Que le cinéma français subventionné, poumon artificiel sous lequel respire à grand-peine l’imaginaire d’un peuple qui n’a plus la force de rêver par lui-même, ait produit en mars de l’année 2026 un film de trois heures et quart sur les collaborateurs, voilà qui ne devrait pas glisser sur les esprits comme glisse, sur le marbre des urinoirs ministériels, l’eau javellisée des communiqués officiels : pareil fait mérite que l’on s’y arrête, que l’on s’y arrête longuement, et que l’on prenne la peine — peine qui n’est plus de mise dans une époque accoutumée à brouter ses images comme on broute du fourrage — de poser la seule question convenable, à savoir : à quoi l’État vient-il de donner sa bénédiction tacite ? Car il faut bien le dire, et le redire jusqu’à ce que les cancres assis aux premiers rangs daignent l’écrire dans leur cahier de moleskine acheté chez Smythson : le cinéma, en cette République agonisante, est l’orgue officiel du pouvoir. Il est financé par les caisses du pouvoir, distribué par les circuits que le pouvoir contrôle, encensé par les feuilles que le pouvoir nourrit ; et lorsqu’un long métrage à trente millions d’euros déboule simultanément dans quatre cents salles, il porte gravé sur son générique l’imprimatur invisible du système qui l’a rendu possible. La question convenable n’est donc pas de savoir si le film est bon — qualificatif d’esthète parisien qui aurait besoin qu’on le lave à la lessive — mais ceci, et cela seulement : qu’a-t-il été permis de dire, cette fois-ci ?

La réponse stupéfie. Pour la première fois depuis des lustres, le pouvoir a autorisé qu’on murmurât, dans une production de cette envergure, trois énormités contre lesquelles la République commémorative a bâti ses fortifications les plus jalouses : que la collaboration française fut le rejeton naturel d’une certaine gauche pacifiste ; que l’empathie pour un collaborateur authentique n’entraîne pas nécessairement la perdition morale du spectateur ; et que le récit manichéen plaqué depuis quatre-vingts ans sur le pays — une gauche résistante face à une droite fautive — relève de la fable consolatrice fabriquée à la hâte par les vainqueurs pour couvrir leurs propres défaillances. Xavier Giannoli a-t-il voulu cela ? Vraisemblablement non, et c’est même ce qui rend l’affaire fascinante. Son film est traversé de courants contraires, et le réquisitoire final du procureur Lindon, qu’incarne avec sa probité d’agneau pascal Philippe Torreton, fonctionne très exactement comme l’écusson de sûreté qu’on visse à la fin d’une porte blindée afin de rassurer les concierges du récit officiel. L’écusson tient bon, la plaidoirie est sincère ; et pourtant, voilà déjà trois heures que le film a fait sa besogne souterraine avant que le procureur ne se présente pour refermer le coffre. L’empathie a circulé, la brèche est ouverte, et les concierges le pressentent puisqu’ils piaillent.

Luchaire est de gauche, et le film le dit, et il faut posséder la conscience aussi sereine qu’un édredon de bourgeois résistancialiste pour ne pas sentir, en regagnant le trottoir, que quelque chose qu’on nous masquait depuis quatre-vingts ans vient de refaire surface, comme un noyé que la marée d’équinoxe finit toujours par restituer au rivage. Pacifiste des années vingt, comparse d’Aristide Briand, pèlerin assidu des salons de la LICA dont la LICRA contemporaine se garde bien d’évoquer la généalogie, fervent des congrès pour la paix universelle, Luchaire appartient à cette engeance d’idéalistes qui prennent leurs songes pour des thèses, leurs vœux pour des actes, et qui, de cette confusion-là, font une vertu qu’ils porteront jusqu’à l’échafaud. Le glissement vers la collaboration n’est pas une chute ; c’est une continuité, le prolongement géométrique d’une erreur originelle hissée en blason. On a cru à Weimar parce qu’il fallait croire au dialogue franco-allemand ; on croira à Hitler parce qu’il faut continuer à croire, le pacifisme étant cette posture singulière qui se gorge de ce qui devrait la défaire, et qui digère chaque trahison de l’adversaire comme une bonne raison de tendre encore un peu plus la joue. Luchaire collabore par fidélité à sa propre faute première, et cette fidélité-là, voilà bien ce qu’il y a au monde de plus redoutable, puisqu’elle se mire dans le miroir de la cohérence morale. Les pires des serviteurs de l’occupant, dans ce pays-ci, ont toujours été ces hommes qui se levaient chaque matin avec la certitude inentamable d’avoir raison ; et ils descendaient presque tous de cette lignée où l’on agite le drapeau rouge d’une main pendant qu’on tend de l’autre la branche d’olivier.

Le film, à son honneur, ne dissimule pas la photographie de Briand punaisée au-dessus du bureau de Luchaire, et ce détail, à lui seul, en dit plus que dix thèses universitaires écrites par des assistants chauves dans les sous-sols de la Sorbonne. Briand, prix Nobel et père du pacte Briand-Kellogg, est aussi le démolisseur qui précipita le retrait des troupes françaises de la Ruhr avant le terme prévu par le traité de Versailles, ôtant ainsi à la France l’unique gage sérieux qu’elle détenait encore contre le réarmement de l’Allemagne. Le pacifisme briandiste a préparé la guerre que le briandisme prétendait conjurer ; le pacifisme de Luchaire a préparé la collaboration que le pacifisme prétendait rendre superflue. La ligne court, rigide, géométrique, de Briand à Luchaire, de l’idéalisme onusien à la servitude jubilante, et cette ligne traverse de part en part une famille politique dont les héritiers s’affichent aujourd’hui, sans le moindre tremblement de la lèvre, comme les sentinelles patentées de la mémoire antifasciste.

Et Luchaire, je l’ai dit, n’est qu’un échantillon, un fragment dérisoire dans une nomenclature qui, exposée d’un seul tenant, fait éclater le récit officiel à la manière d’une pastèque qu’on aurait jetée du haut d’un dixième étage. Marcel Déat, agrégé de philosophie et député socialiste, fonde en 1933 les néo-socialistes et finit en 1944 ministre de Laval, à la tête de son Rassemblement national populaire. Jacques Doriot, ancien membre du bureau politique du Parti communiste et maire rouge de Saint-Denis, jette aux orties sa carte du PCF pour fonder le Parti populaire français, puis revêt l’uniforme allemand pour aller cogner Ivan sur le front de l’Est. René Belin, numéro deux de la CGT en trente-neuf, devient ministre du Travail de Pétain et accouche de la Charte du Travail. Gaston Bergery, cheville ouvrière du Front commun de trente-trois, représente Vichy à Moscou puis à Ankara. Paul Faure, secrétaire général de la SFIO, soutient le maréchal sans une ombre de scrupule. Marcel Bucard, naguère affidé de Gustave Hervé, fonde le Francisme et tombe sous les balles en 1946. La liste s’allonge encore, et Zeev Sternhell — historien israélien insoupçonnable d’avoir trempé sa plume dans l’encre des droites maurrassiennes — a livré dans Ni droite ni gauche la formule devenue canonique : le fascisme français est né d’une dérive de gauche qui prit l’internationalisme pour la reddition, le pacifisme pour la soumission, l’antimilitarisme pour la complicité objective. La droite française — celle du catholicisme social, celle des notables provinciaux, celle de l’armée méprisée par les bureaux d’études — a massivement résisté ; et Philippe Burrin, dans La France à l’heure allemande, a dressé cette cartographie sociologique que tous les historiens un peu sérieux ont depuis confirmée, en prenant soin toutefois de la murmurer à voix basse pour ne pas effaroucher la bête résistancialiste qui sommeille dans les rédactions.

Le vote du 10 juillet 1940 vient gifler à toute volée le mensonge officiel que la République, depuis quatre vingts ans, repeint chaque mois de mai et chaque mois de novembre avec sa peinture commémorative à séchage rapide. Sur six cent soixante-neuf votants, cinq cent soixante-neuf accordent les pleins pouvoirs au maréchal. Parmi eux, trois cent trente-neuf élus de gauche, soit la majorité absolue des oui, dont au moins cent soixante-quatorze issus du Front populaire. Sur cent soixante-dix-sept députés SFIO présents, quatre-vingt-dix pour cent votent oui ; et Paul Faure, le grand patron de la SFIO et chef de file de l’aile pacifiste, paraphe le bulletin de la honte sans le moindre tressaillement. Les quatre-vingts qui ont voté non comprennent Blum, Auriol, Moch — noms qu’on récite aujourd’hui comme un chapelet bien lustré pour faire oublier les autres, exactement comme on récite un Pater après un péché mortel pour que le confesseur veuille bien fermer le guichet. La séance elle-même est présidée par Édouard Herriot, gloire tutélaire du radicalisme de gauche, qui appelle au vote favorable. Les communistes, déchus de leur mandat depuis janvier 1940 pour avoir avalisé le pacte germano-soviétique, brillent par leur absence dans la salle, et cette absence, plus tard, leur servira de virginité de rechange. Henri Amouroux a eu le courage cardinalice d’intituler l’un de ses volumes Quarante millions de pétainistes, et le titre fait encore aujourd’hui se cabrer ceux qui l’ont reçu en pleine figure, parce qu’il énonce ce que toute la machinerie commémorative s’emploie à ensevelir : les Français, à l’été 1940, ont fait massivement confiance, comme l’ont fait tous les peuples vaincus de tous les temps, à l’homme qui leur promettait simplement la survie.

Léon Blum, 1936. Voilà un nom dont la République commémorative a fait une relique, presque une mèche de cheveux conservée dans un reliquaire d’argent, et dont l’histoire véritable — celle qu’on apprend à nos enfants à contresens — mérite qu’on la déterre chaque fois que le résistancialisme nous ressert son potage refroidi. Pendant que l’Allemagne remilitarise la Rhénanie au nez et à la barbe des traités, pendant que les usines Krupp crachent jour et nuit les canons qui tireront demain sur la Meuse, pendant que Hitler annonce en clair à qui veut bien tendre l’oreille ce qu’il fera de l’Europe, le chef du Front populaire instaure la semaine de quarante heures et ralentit les chaînes de l’armement français, au moment précis où chaque heure perdue vaut, pour l’avenir, une division qui manquera sur le Chemin des Dames. Vient l’Espagne, et Blum opte pour la non-intervention, livrant la République espagnole à un soulèvement de prétoriens et offrant à la Luftwaffe ce champ d’expérimentation grandeur nature où elle apprendra à incendier les villes avant Guernica et Rotterdam. Vient Munich, et alors tombe de la bouche même de Blum cette formule qui sue à elle seule l’esprit d’une génération entière — le “lâche soulagement” — deux mots qui suffisent à dire tout ce qu’une gauche parlementaire avait abdiqué avant même qu’on lui réclamât quoi que ce fût. Qu’il ait voté non le 10 juillet 1940 ne rachète rien, ni l’armée sous-équipée qu’il lègue à Gamelin, ni le parti qu’il abandonne à pourrir dans les bras du paulfaurisme, ni le pacifisme SFIO qui basculera dans la collaboration par la pente naturelle des choses une fois consommé le déshonneur. La mémoire républicaine a couronné Blum en victime pour mieux enfouir le gestionnaire ; et ce tour de prestidigitation tient lieu de cœur battant au résistancialisme — effacer 1936 par 1942, dissimuler le politique sous le déporté, sauver la gauche parlementaire tout entière derrière la dignité d’un seul homme. Cela fonctionne depuis quatre-vingts ans, et cela continue parce que personne n’ose dire à voix nette que l’homme qui nous a désarmés ne peut pas être, en plus, celui qui nous a sauvés.

Luchaire est, du point de vue de l’intelligence politique, le personnage le plus instructif que Giannoli pouvait choisir, parce que Luchaire est un homme de presse, et que la presse est le tabernacle central de cette histoire-là : l’endroit où se cuisine l’opinion, où se blanchit l’argent idéologique, où se tend le fil ténu et grasseyeux entre celui qui paie et celui qui écrit. Sa puissance, sa corruption, sa chute viennent toutes trois de là. Il dirige déjà, avant la guerre, des feuilles abreuvées d’argent allemand, et le passage du journalisme pacifiste des années trente à la presse collaborationniste des années quarante s’effectue sans crampon, sans grincement, sans démission ni examen de conscience, parce que le mécanisme demeure : une plume au service d’un commanditaire, un organe d’information qui est en réalité un organe d’avidité, un intermédiaire qui se déguise en témoin et qui vend chaque mot de sa prétendue objectivité au plus offrant.

Le film, et ici il faut louer son aveuglement même puisque l’aveuglement, parfois, dit la vérité mieux que la lucidité, montre cela avec une clarté qui devrait glacer le whisky de tous les éditorialistes patentés de nos grands quotidiens subventionnés. Les Allemands financent la presse de Luchaire comme, en cette année 2026, des fonds étrangers — qu’ils soient atlantiques, qataris ou d’ailleurs, peu importe le pavillon, seul compte le mécanisme — financent certains de nos plus prestigieux journaux du matin, ceux-là mêmes qu’on retrouve, soigneusement pliés, sur les bureaux des ministres et dans les serviettes en cuir des donneurs de leçons. La structure est identique, sottement, brutalement identique : l’argent étranger entre dans la rédaction, et la rédaction produit le discours que l’argent commande ; et les rédacteurs continuent à écrire en toute bonne conscience parce qu’ils ont appris, dès l’école de journalisme, à confondre le discours qu’on leur paie avec leurs propres convictions, exercice de transsubstantiation dont le clergé médiatique a le secret. Que le discours soit pacifiste en trente-cinq, collaborationniste en quarante et un, ou atlantiste en vingt-six, la mécanique demeure : qui paie commande la musique, et qui encaisse se persuade qu’il chante par vocation. Luchaire est le miroir sans tain tendu à la presse contemporaine, et le film, en montrant comment un journaliste devient, méthodiquement, presque sans qu’il s’en avise, l’instrument d’une puissance étrangère, tend ce miroir à des gens qui aujourd’hui refuseront de s’y reconnaître et qui pousseront des cris d’orfraie dès qu’on osera nommer la ressemblance.

Ce financement n’est nullement une parenthèse circonstancielle qui se serait ouverte en juin 1940 : il structure l’écosystème entier du pacifisme pro-allemand français à partir du milieu des années trente, et c’est même là, dans cette matrice-là, qu’il faut chercher la véritable cellule mère de la collaboration. Le Comité France-Allemagne, fondé en 1935, est financé directement par Ribbentrop, et son noyau actif rassemble Fernand de Brinon — radical-socialiste devenu ambassadeur de Vichy à Paris —, Jean Luchaire, Drieu la Rochelle, et toute une cohorte d’intellectuels issus du même pacifisme briandiste, bercés des mêmes illusions cosmopolites. Otto Abetz, modeste professeur de dessin à Karlsruhe, est introduit dans les cercles parisiens par ces mêmes réseaux dès 1934 ; il épouse en outre une Française, Suzanne de Bruyker, qui se trouve être la secrétaire de Luchaire — détail qui résume à lui seul tout le grotesque de cette histoire, l’ambassadeur du Reich à Paris ayant dormi pendant des années dans le lit d’une employée du journaliste collaborationniste qu’il manipulerait plus tard. Barbara Lambauer, dans sa thèse de référence Otto Abetz et les Français ou l’envers de la Collaboration, parue chez Fayard en 2001, a établi cette généalogie que la mémoire d’État a méthodiquement recouverte sous des kilomètres de gerbes officielles. L’ambassadeur du Reich pendant toute l’Occupation est un homme que des pacifistes français de gauche ont préinstallé dans leur propre milieu, six ans avant qu’il ne revienne en vainqueur. La collaboration ne commence pas avec l’armistice : elle commence dans les salons du Comité France-Allemagne, au milieu de la décennie trente, entre deux discours sur la réconciliation des peuples et un dîner chez Drieu.

Jean Dujardin incarne Luchaire avec une justesse qui a forcé le silence des commentateurs les plus prévenus contre le film, exploit qui par les temps qui courent vaut son pesant de fil d’or. Il est entré dans le rôle par la tuberculose, par la fièvre, et ce choix est le bon : Luchaire est un homme malade, et sa maladie est celle de son temps, un temps qui tousse, qui crache, qui se consume du dedans pendant qu’on lui joue du Strauss dans les antichambres de l’ambassade. La métaphore est limpide, elle fonctionne, parce que la limpidité, lorsqu’elle est portée par la grâce d’un comédien qui a tout compris, devient révélation. Dujardin restitue à Luchaire une humanité, et c’est précisément cette humanité-là qui dérange les gardiens du récit, parce qu’une humanité rendue à un collaborateur, voilà la chose la plus dangereuse du monde pour un système moral qui se nourrit depuis quatre-vingts ans de la déshumanisation rituelle du vaincu. Comprendre Luchaire, éprouver pour lui ce mélange de pitié et de dégoût qui est la marque du regard adulte sur les hommes, c’est déjà refuser le manichéisme ; et refuser le manichéisme, c’est saper la branche sur laquelle se prélasse, en pantoufles brodées d’or, toute la mémoire républicaine officielle.

Le film entrouvre une porte dans le récit officiel de l’Occupation, et cette porte, d’autant plus significative qu’elle est involontaire, paraît avoir été arrachée presque contre le gré du cinéaste. Giannoli a déclaré vouloir “ne pas faire un film qui puisse être récupéré par la moindre sensibilité politique”, déclaration d’une naïveté presque touchante chez un homme de son âge et de son expérience. Un film sur la collaboration est un acte politique, quoi qu’en dise son auteur, et la vérité historique possède une sensibilité politique propre que les bonnes intentions du metteur en scène ne peuvent désamorcer.

La vérité historique, la voici, et qu’on me pardonne de l’asséner sans manchon. La Résistance fut l’affaire d’une minorité, et le mythe d’une France unanimement insurgée constitue l’un des plus volumineux faux en écriture qu’ait produits le vingtième siècle européen. Les estimations les plus généreuses, gonflées à la pompe à vélo pour être présentables aux écoliers, situent entre deux et trois pour cent de la population le contingent des résistants actifs. Les cartes de Combattant Volontaire de la Résistance officiellement délivrées plafonnent à deux cent soixante mille, dont une part considérable récompense des engagements postérieurs au débarquement. François Marcot, dans le Dictionnaire historique de la Résistance paru chez Robert Laffont, évalue les effectifs sérieux antérieurs à 1943 entre quarante et soixante mille — broutille statistique, quantité négligeable, quelque chose qui rentrerait à l’aise dans le stade de Lyon. Les Forces Françaises de l’Intérieur enflent à quatre cent mille au moment de la Libération, chiffre dans lequel ondoie cette catégorie qu’on a baptisée, avec un humour qui en disait long sur les survivants, les “résistants de septembre” — ceux qui ont rejoint le maquis lorsqu’il devint évident, pour le moins lent des escargots, que les Américains étaient à Caen. Le rapprochement avec les autres données dévaste le récit officiel : entre six cent et six cent cinquante mille travailleurs sont partis au STO, dont une fraction notable s’est engagée volontairement dans le cadre de la Relève avant que l’obligation de 1943 n’achève les hésitants. Environ soixante-cinq mille Français ont enfilé l’uniforme allemand — à la LVF, à la Milice, dans la Waffen-SS Charlemagne, dans la Kriegsmarine française. Pour un résistant actif avant 1943, il y a statistiquement dix Français qui travaillaient pour la machine de guerre allemande, volontairement ou sous contrainte. Le ratio condamne à lui seul la fable de la France héroïque, et qu’il soit aussi rarement énoncé dans les manuels du secondaire en dit long sur l’état où nos pédagogues ont laissé l’enseignement de l’histoire. Le reste, l’immense reste, a vécu sous l’Occupation dans ce mélange d’attentisme, de peur, de débrouillardise et de soumission tranquille au pouvoir en place qu’on retrouve sous toutes les latitudes et dans tous les peuples depuis Sumer. Le mythe d’une France unanimement résistante, forgé par le gaullisme après la Libération pour rebâtir une nation humiliée et consolidé par le Parti communiste qui se proclama “parti des 75 000 fusillés” avec un aplomb digne d’un démarcheur en ascenseur, a servi de ciment moral à la République de Quatrième et d’effaceur d’écolier pour les saletés des deux camps. Le chiffre véritable des fusillés tourne autour de trente mille toutes obédiences confondues, et la part communiste n’en représente qu’une infime fraction ; mais le mensonge, une fois coulé dans le bronze d’un monument, possède une résistance à la corrosion qui ferait pâlir les meilleurs aciers. Henry Rousso a donné à cette opération son nom canonique dans Le Syndrome de Vichy en 1987 — le “résistancialisme” — concept aujourd’hui admis y compris dans les cercles universitaires les plus précautionneux, et qui désigne avec précision cette gigantesque entreprise de rapetassage mémoriel par laquelle une France massivement attentiste s’est transformée en une France unanimement insurgée, sous la double paternité gaulliste et communiste, chacune des deux forces y trouvant un compte que je qualifierai d’admirablement cynique. De Gaulle y trouvait la légitimité de la France libre contre la légalité encombrante de Vichy. Le Parti y trouvait l’absolution de ses années noires — du pacte germano-soviétique aux tractations de Duclos avec Abetz en juin-juillet 1940 pour faire reparaître L’Humanité. Marcel Ophüls, en 1969, avait commencé à fissurer le mythe avec Le Chagrin et la Pitié, et l’on se rappelle que ce film fut interdit d’antenne sur la télévision française pendant douze ans, parce que la vérité, en France, met toujours plus de temps à franchir le sas officiel que le mensonge confortable. Giannoli, en 2026, enfonce le coin un peu plus avant, parce qu’il montre l’autre versant du mensonge, celui que nul n’avait encore osé filmer à pareille échelle budgétaire : la collaboration de gauche.

L’épuration, dont le film expose quelques épisodes soigneusement dosés pour qu’aucun scandale n’éclate dans les rédactions — les tontes, les sévices, la tentative de viol sur la fille de Luchaire par des hommes qui se réclamaient de la Résistance —, a été aussi, et peut-être surtout, une vaste entreprise de reclassement idéologique pilotée par des gens qui avaient besoin de châtier les vaincus pour se laver de leurs propres silences. Les résistants de la dernière heure, ceux qui patientèrent jusqu’au débarquement et parfois jusqu’à la libération de Paris pour choisir enfin un camp, éprouvaient un besoin pressant de prouver leur vertu ; et rien ne prouve mieux la vertu qu’on s’est récemment inventée que d’aller tondre publiquement une femme ou d’abattre dans son jardin un voisin que le patron du café d’en face dénonce comme collabo. Philippe Bourdrel, dans L’Épuration sauvage, a documenté avec une précision glaçante l’ampleur des violences extrajudiciaires commises au nom de la Résistance entre 1944 et 1945 : des milliers d’exécutions sommaires, des viols, de la torture, des pillages, des règlements de comptes domestiques travestis en justice populaire. Les chiffres prennent à la gorge. Le premier rapport de la gendarmerie, en septembre 1944, faisait état d’environ cent cinq mille exécutions sommaires, chiffre revu à la baisse par les historiens gênés aux entournures. La fourchette aujourd’hui admise oscille entre neuf mille pour Henry Rousso, prudent comme sait l’être un universitaire parisien attentif à ses dîners en ville, et quarante mille pour Robert Aron et Bourdrel, qui ont compté plutôt que de dîner. Fabrice Virgili, dans La France “virile”, a documenté la tonte publique de vingt mille femmes, rituel d’humiliation sexuelle dont la violence symbolique dépasse parfois celle des coups, et qui révèle tout ce qu’il y avait de lâcheté refoulée dans ces foules subitement héroïques après quatre années de silence pieux. Les cours de justice officielles prononcèrent quarante-neuf mille sept cent vingt-trois condamnations, dont six mille sept cent soixante-trois peines de mort, sept cent soixante-sept effectivement exécutées. L’indignité nationale frappa cent soixante mille personnes par voie de sanction administrative, le plus souvent sans procès digne de ce nom. Le rapprochement avec les fusillés par l’occupant, établis autour de quatre mille cinq cents, donne à entendre une vérité que la République commémorative préfère laisser étouffer sous les couronnes du 8 mai : l’épuration a tué statistiquement plus de Français que l’occupant allemand. Le film en livre un échantillon, et c’est là peut-être sa plus belle audace : les seules scènes de barbarie physique de la pellicule sont le fait de résistants. L’occupant, lui, demeure hors-champ. Giannoli l’a-t-il calculé sciemment ? La question importe peu. L’effet est là, implacable, pour l’œil un peu instruit qui regagne le trottoir avec la conviction d’avoir vu ce qu’aucun film républicain n’avait osé montrer depuis Ophüls.

Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste, a déserté en 1939 l’armée de la République pour s’aller mettre à l’abri à Moscou, où il a tranquillement attendu que les soldats russes et les G.I. américains lui rendissent son pays. Georges Marchais, son successeur, le bonhomme souriant du PCF des Trente Glorieuses, est parti travailler au STO dans les usines Messerschmitt — fait que toute sa vie il a tenté de nier, déformer, minimiser avec le concours empressé d’une presse amie. La période qui court du pacte germano-soviétique, signé le 23 août 1939, à l’invasion de l’URSS le 22 juin 1941, constitue la blessure ouverte, suppurante, irradiante, que le Parti s’est appliqué pendant soixante ans à cautériser par tous les mensonges disponibles sur l’étal de la falsification historique. Pendant ces vingt-deux mois, la ligne officielle du Parti dénonce la guerre menée par la France contre l’Allemagne comme une “guerre impérialiste”, formule qu’il faudrait graver à l’eau-forte au fronton de chaque permanence du Parti encore debout. L’Humanité du 26 septembre 1939 signe la chose, en toutes lettres, en noir sur blanc, et Daladier dissout le Parti dans la foulée — décision pour laquelle la gauche française n’a jamais pardonné. En juin et juillet 1940, Jacques Duclos et Maurice Tréand sollicitent en personne, auprès de l’ambassade allemande, l’autorisation de republier L’Humanité à Paris, sous l’occupation, avec le placet des nouveaux maîtres ; et les pourparlers se prolongent en août avec les services d’Abetz lui-même. Les archives du Komintern, accessibles à partir de 1991, confirment ce que Stéphane Courtois avait démontré dès 1980 dans Le PCF dans la guerre, et que la gauche avait alors traité comme un crime de lèse-majesté idéologique. Les tracts communistes de l’été 1940 appellent à la fraternisation avec les soldats allemands — on relira la phrase une seconde fois pour bien s’assurer qu’on ne rêve point. La résistance communiste ne commence que le 22 juin 1941, sur ordre de Moscou, et ce déclenchement coïncide à la minute près avec le moment où Staline cesse d’être l’allié d’Hitler pour en devenir la cible. Le “parti des 75 000 fusillés” entre en résistance dès que son mandataire extérieur a changé de camp, et cette chronologie, gravée au burin dans les archives soviétiques désormais consultables, suffit à elle seule à invalider quatre-vingts ans d’hagiographie communiste. Thorez et Marchais ont par la suite mené pendant des décennies un Parti qui se présentait au pays comme le fer de lance de la Résistance française ; et ce parti a obtenu jusqu’à vingt-huit pour cent des suffrages aux scrutins d’après-guerre. L’imposture est d’une ampleur telle qu’elle devrait, à elle seule, discréditer pour les siècles des siècles le récit officiel de l’Occupation. Le récit officiel se rédige avec la morale, jamais avec les faits ; et la morale, dans le système républicain, est un instrument de pouvoir qui sert d’abord à désigner les coupables utiles et à protéger les complices bien placés.

Le film commet une faute que j’ai à cœur de signaler parce qu’elle vicie la perception de toute la période chez le spectateur dépourvu de boussole. Il mêle Vichy et le collaborationnisme parisien comme si l’on avait affaire à un phénomène unique et homogène, alors qu’il s’agit de deux réalités radicalement distinctes — et cette distinction, loin du chipotage d’historien tatillon, touche au cœur même du dossier Pétain. Vichy est un gouvernement légal, installé par un vote parlementaire massif dont j’ai rappelé les chiffres, qui administre la zone libre sous la contrainte brutale d’une occupation étrangère. Le collaborationnisme parisien, lui, est un microcosme mondain, idéologique, cosmopolite, composé de journalistes vénaux, d’intellectuels égarés, d’aventuriers sans patrie et de profiteurs sans pudeur, qui gravitent autour de l’ambassade d’Allemagne et autour de la personne d’Otto Abetz. Luchaire appartient à ce second cercle, et son destin ne dit presque rien du premier — sauf à confondre la faune des salons de la rue de Lille avec l’homme qui rencontrait Hitler à Montoire dans l’espoir d’arracher quelques concessions à un vainqueur déterminé à tout prendre.

Le film, à son honneur, laisse entrevoir cette distinction par instants, et il faut lui en savoir gré, peu de cinéastes contemporains ayant le ventre nécessaire pour s’y aventurer. Le personnage de Pétain y apparaît sous un jour humain. Le soutien populaire dont jouissait le Maréchal est rappelé sans ironie démolisseuse. Sa résistance à Hitler dans l’affaire des cendres de l’Aiglon — épisode où le vieillard refuse de rencontrer le dictateur allemand à Paris pour le retour des restes du fils de Napoléon — est évoquée sans mauvaise foi. La confiance populaire dans le retour des prisonniers, confiance qui explique plus que tout le reste l’adhésion massive au régime, est traitée avec une sobriété qu’on n’attendait plus du cinéma français. La probité, sur ce terrain, avait fini par se désapprendre, et la retrouver dans un film subventionné par le pouvoir relève presque du prodige statistique.

La question de Vichy est infiniment plus profonde que celle de la collaboration parisienne, et elle exige une lucidité que le moralisme ambiant rendrait aujourd’hui passible de tribunal correctionnel. Un chef d’État dont le pays est occupé par une armée étrangère qui contrôle la moitié du territoire, qui réquisitionne les matières premières jusqu’à la dernière botte de paille, qui tient en otages un million huit cent mille prisonniers de guerre, qui peut à tout instant basculer en administration militaire directe comme elle l’a fait en Pologne et comme elle le fera au Danemark en 1943 — ce chef d’État-là dispose d’une marge de manœuvre que les juges de l’après-guerre se refusèrent absolument à reconnaître, parce que la reconnaître eût été admettre que la situation était tragique au sens propre et terrible du terme, qu’elle imposait de choisir entre deux maux, et que toute décision, y compris l’inaction, avait son prix payable en vies humaines comptées à la dizaine de mille. Le film le dit crûment lorsqu’il fait dire à Otto Abetz que “la collaboration limite les réquisitions”, et cette phrase à elle seule contient plus d’instruction que trois cents pages de Paxton, parce qu’elle révèle l’enjeu réel que le moralisme d’après-guerre a réussi le tour de force de gommer entièrement : les matières premières, la nourriture, la survie brute d’une population civile de quarante millions d’âmes. La question que nul ne pose plus dans les colonnes du Monde ou sur les plateaux de France Inter, et qui pourtant devrait hanter tout esprit honnête se penchant sur cette époque : combien de Français seraient morts de faim si Vichy avait choisi l’intransigeance et la rupture ? La Pologne, qui n’eut pas de gouvernement-bouclier et qu’on abandonna sans état d’âme à l’administration militaire directe du Reich, fournit un élément de réponse comptable que l’idéologie dominante préfère enfermer au cachot des notes de bas de page, là où l’on relègue les faits qui dérangent.

Le film commet en revanche plusieurs anachronismes qu’il serait lâche de couvrir du manteau de la charité critique. Le plus grave touche à la connaissance des camps. Plusieurs personnages reprochent à Corinne Luchaire, après la guerre, de s’être tue “sur la réalité des camps”, et cette phrase projette sur les contemporains un savoir qui leur était tout simplement inaccessible. La connaissance précise de l’extermination industrielle s’est diffusée après la Libération, avec l’ouverture des camps par les armées alliées en avril-mai 1945, et ce décalage temporel constitue la clef de toute l’accusation rétrospective portée contre les Français de l’Occupation, bien au-delà du simple détail technique. Les chefs alliés eux-mêmes — Churchill, Roosevelt, Staline, de Gaulle — ont gardé un silence presque total sur cette réalité pendant toute la durée du conflit, alors même qu’ils disposaient de renseignements autrement plus précis que n’importe quelle actrice parisienne de vingt ans. Reprocher à Corinne Luchaire d’avoir tu ce que les chefs d’État les mieux informés du monde taisaient eux aussi relève de la falsification rétrospective pure, cette arme que l’on tire du râtelier chaque fois qu’il faut rejouer le procès déjà jugé. Pareil anachronisme alimente la diabolisation par ricochet, qui consiste à reprocher rétrospectivement au gouvernement français d’avoir envoyé des hommes et des femmes à la mort en parfaite connaissance de cause — affirmation historiquement fausse et moralement indéfendable.

Sur le statut des juifs et sur l’étoile jaune, le film procède par amalgame, ce qui est peut-être pire que le mensonge frontal, parce qu’il laisse au spectateur cette impression brumeuse d’avoir compris alors qu’il n’a fait que confondre. Le film tait que Vichy prit certaines mesures discriminatoires pour devancer les ordonnances allemandes et tenter d’en limiter la portée, et que le gouvernement français — Laval, Darlan, Pétain lui-même — s’opposa au port de l’étoile jaune en zone libre, opposition que les Allemands durent accepter faute de pouvoir imposer leur mesure dans la moitié sud du pays. Robert Aron, dès 1945, dans la Revue des Temps modernes, écrivait que “la zone inoccupée a offert un abri à de nombreux Israélites” et que “le statut des juifs a pu servir quelque temps d’écran de protection” — formulation que personne aujourd’hui n’oserait reprendre sans risquer la correctionnelle et la mise au ban. Les chiffres établis par Serge Klarsfeld, dont j’invoque l’œuvre — Le Calendrier de la persécution des Juifs en France, puis Vichy-Auschwitz — parce qu’elle constitue le socle universitaire de tout le champ et qu’elle a été dressée par un homme que nul ne peut soupçonner de complaisance envers le Maréchal, confirment statistiquement ce que la morale dominante a décrété interdit d’énoncer. Environ soixante-quinze pour cent des Juifs présents en France ont survécu à la guerre, soit à peu près deux cent cinquante mille sur trois cent trente mille. Aux Pays-Bas, administrés directement par l’occupant sans gouvernement national intermédiaire pour faire tampon, le taux de survie tombe à vingt-sept pour cent. En Belgique, sous administration militaire allemande pareillement, il s’établit à cinquante-cinq pour cent. En Grèce, à vingt pour cent. Le différentiel est massif, il relève de la statistique brute, et la statistique ignore aussi superbement l’indignation que la bonne conscience. Klarsfeld lui-même, chasseur de nazis dont nul ne saurait contester les lettres de noblesse, a reconnu publiquement que l’attitude de Vichy, toute coupable qu’elle fût dans les mesures initiales et dans la livraison scandaleuse des Juifs étrangers, a eu pour effet paradoxal de préserver une majorité écrasante des Juifs français. La thèse du bouclier, contre laquelle hurle à la mort l’hystérie commémorative depuis trente ans, se trouve donc confirmée par le dernier homme qu’on pût soupçonner de la défendre par sympathie idéologique. Cela devrait suffire à clore un débat qui pollue la vie intellectuelle française depuis que Robert Paxton a imposé sa grille de lecture simplifiée dans les années soixante-dix. Pareille nuance est aujourd’hui interdite à l’énoncé public sous peine de poursuites ou de lapidation médiatique — et cette interdiction-là en dit plus long sur l’état des libertés intellectuelles dans la République française que tous les discours présidentiels sur les valeurs additionnés.

Le film est beau, et cette beauté ajoute encore à sa puissance subversive, parce que la beauté désarme. La photographie de Christophe Beaucarne sculpte la lumière avec une maîtrise d’orfèvre qui donne aux soirées de l’ambassade du Reich cet éclat funèbre qu’elles méritent — celui des fêtes qu’on devine condamnées pendant même qu’on les célèbre. La musique de Guillaume Roussel atteint son sommet dans la séquence du retour des cendres de l’Aiglon, cérémonie que Giannoli filme comme une parade de fantômes à la fois tragique et risible, et qui constitue, à mon sens, le faîte esthétique du long métrage. Nastya Golubeva, fille de Katerina Golubeva et de Leos Carax, incarne Corinne Luchaire avec une grâce blessée qui fait oublier qu’elle débute. Corinne Luchaire a payé, dans la vraie vie, pour les fautes de son père, ce qui devrait peser en contre-poids dans la balance de l’indignation rétrospective. Condamnée à dix ans de dégradation nationale en 1946, lâchée par le milieu du cinéma qui l’avait fabriquée et qui la jeta sans hésiter une fois le vent tourné, tuberculeuse comme son père, elle est morte en janvier 1950 dans une pauvreté noire, à vingt-huit ans. Ses mémoires, Ma drôle de vie, parues quelques mois avant sa mort, constituent tout ce qui demeure d’une femme que la justice des vainqueurs avait décidé de punir au-delà de toute proportion pour n’avoir pas choisi ses parents. L’épuration s’est acharnée sur les femmes avec une violence particulière, parce que cogner sur la fille d’un collabo coûte moins cher que regarder en face ce qu’a été le pays sous l’Occupation, et parce que la fureur des foules, lorsqu’elle ne peut s’abattre sur les puissants, va se venger toujours sur les filles et les veuves. August Diehl, dans le rôle d’Otto Abetz, est le meilleur acteur du film : il prête au diplomate allemand une densité, un ton, un style que la plupart des comédiens français contemporains ont tout bonnement désappris, à quelques exceptions qui ne courent guère les plateaux.

La séquence qui m’a le plus saisi, celle dont je conserve trois semaines après la projection l’image la plus nette, est l’apparition de Céline à l’ambassade, fulminant que Hitler a été enlevé par les juifs et remplacé par un sosie. La séquence est brève, déplacée dans une chronologie légèrement faussée — l’épisode rapporté par Benoist-Méchin dans ses mémoires se situe vers 1944, lors d’un dîner privé, et non vers 1941 lors d’une mondanité —, et pourtant superbement jouée, portée par une brièveté qui en fait précisément tout le prix. J’avoue ici une partialité qu’il me faut confesser parce que le mensonge m’est intolérable : j’ai pour Céline une affection que rien dans la morale dominante ne m’autorise à énoncer publiquement, et que j’énonce néanmoins parce que le génie littéraire est une catégorie qui échappe au tribunal de l’époque, et continuera d’y échapper quand l’époque elle-même aura été emportée dans les eaux saumâtres de son propre moralisme. Voir surgir Céline dans un film de cette envergure, ne fût-ce que pour trente secondes de délire prophétique, m’a empli d’une joie que la prudence eût commandé de taire et que l’honnêteté m’oblige à dire tout haut. On peut aimer Céline. On doit aimer Céline, si l’on aime la langue française, et personne sur cette terre n’a le droit de nous interdire cet amour-là, quels que soient les procès qu’on nous promette pour l’avoir prononcé.

Je formulerai une réserve, et elle porte sur les scènes de débauche dont le film se trouve parsemé avec une insistance qui dépasse parfois la nécessité dramatique. Giannoli multiplie les images d’impureté, y compris d’impureté contre nature, et la complaisance de la caméra finit par peser. La débauche de l’époque est un fait historique établi que nul ne songe à contester, mais la filmer avec ce degré de complaisance en est un autre. Et pourtant, ces séquences, malgré la lourdeur de leur exécution, mettent au jour une vérité que le film n’ose énoncer en mots mais qu’il laisse infuser par les images : la collaboration parisienne est un phénomène de décadence morale avant d’être un phénomène politique, et l’adhésion idéologique ne vient qu’après l’effondrement intérieur, jamais avant. Les soirées de l’ambassade, l’alcool qui coule à flots pendant que l’on meurt de faim dans le Nord, les liaisons qui se nouent et se défont entre deux raids aériens, la frivolité affichée comme une armure contre l’horreur ambiante — tout cela dessine le portrait d’une élite qui avait perdu le sens du sacré, le sens de la hiérarchie, le sens du devoir, le sens tout court, et qui, n’ayant plus rien à perdre, s’est jetée dans les bras de l’occupant comme on se jette dans les bras d’un amant de passage, parce qu’il faut bien s’accrocher à quelque chose quand on a soi-même lâché la barre. La collaboration est un acte de cupiditas au sens augustinien — un désir déréglé qui se porte vers le premier objet venu parce que le sacré a déserté les âmes et que le désir privé d’orientation se précipite sur ce qui reste à portée.

Le cinéma républicain subventionné a donc produit, pour la première fois depuis plusieurs décennies, un film qui fait naître l’empathie pour un collaborateur authentique sans que le verrou moral final parvienne à étouffer ce sentiment inavouable. Le fait est considérable, et devrait être salué comme tel par tous ceux qui pensent que la vérité historique vaut mieux que le confort des cérémonies. Il signifie que le récit officiel, celui qui assigne depuis quatre-vingts ans à la droite la culpabilité éternelle de la collaboration et à la gauche le mérite éternel de la résistance, commence à se fissurer dans ses propres bastions — fissure discrète encore, presque imperceptible, mais qui court le long de la muraille et qui, un jour ou l’autre, fera s’effondrer l’édifice sous le poids de sa propre imposture. Les réactions hystériques que le film a déclenchées dans certaines rédactions en témoignent éloquemment : les accusations rituelles de “complaisance”, le mot magique de “relativisation” brandi comme un goupillon d’exorciste, l’invocation de l‘“antifascisme” comme norme morale absolue et indiscutable — tout ce vocabulaire éculé est précisément celui d’un système de contrôle mental et mémoriel qui sent enfin la terre trembler sous ses pieds, et qui tente, par l’intimidation, de sauver une dernière fois sa suprématie.

Le véritable danger du film de Giannoli, pour les gardiens du récit, tient dans une question qu’il pose sans l’énoncer mais que le spectateur emporte chez lui comme on emporte une écharde sous la peau. Si un pacifiste de gauche, idéaliste, cultivé, de bonne volonté apparente, a pu devenir l’un des pires collaborateurs de la presse française, qu’est-ce que cette trajectoire dit des fondements idéologiques mêmes de la collaboration ? Que dit-elle du pacifisme lui-même, de l’idéalisme internationaliste, de la croyance naïve dans le dialogue comme remède universel à tous les maux du monde, de l’utopie égalitaire qui forme depuis trois siècles le soubassement métaphysique de la gauche française ? Que dit-elle, enfin, d’une certaine gauche qui, de Briand à Luchaire, de la SDN au Comité France-Allemagne, de l’internationalisme briandiste à l’ambassade du Reich, a confondu tout au long de son histoire le souhait de la paix avec la soumission au plus fort, la fraternité universelle avec la reddition stratégique, et l’amour de l’humanité avec la haine de son propre pays ?

Le film pose ces questions, et il les pose en images, ce qui est infiniment plus redoutable qu’en mots, parce que les images se faufilent sous la garde de l’idéologie pour atteindre directement l’intelligence du spectateur sans avoir à négocier leur passage avec les douaniers du politiquement correct. Le réquisitoire final de Torreton referme le couvercle avec application, restaure la norme morale, rétablit l’ordre commémoratif. Le spectateur ressort de la salle avec la conviction officielle d’avoir vu un film “nuancé” qui “condamne sans manichéisme”, et c’est la lecture autorisée, celle qu’ont plébiscitée les rédactions du courant principal. La lecture véritable est évidemment ailleurs : dans le trouble qui persiste après le réquisitoire, dans l’empathie qui survit à la condamnation du procureur, dans le malaise de tous ceux qui sentent confusément que le récit qu’on leur a enseigné depuis l’école primaire ne coïncide plus, ne coïncide même plus du tout, avec ce qu’ils viennent de voir projeté pendant trois heures et un quart sur la toile blanche.

Giannoli a ouvert une brèche, et il l’a ouverte de l’intérieur, avec l’argent du système, et l’autorisation timbrée du système. C’est la forme la plus efficace de subversion, celle qui procède du dedans en se servant des outils mêmes du pouvoir qu’elle conteste, et qui laisse ce pouvoir interloqué, incapable de désavouer ce qu’il a lui-même financé. Que Giannoli ait voulu ou non cette subversion n’importe ici qu’à très peu. Les films, comme les livres, échappent toujours à leurs auteurs une fois jetés dans le monde. Celui-ci a échappé au sien.

Le réel finit toujours par percer, et il perce ici, dans un long métrage de trois heures et quart que le cinéma républicain a financé, que les critiques officielles ont salué malgré leurs grincements de molaire, et que le public a plébiscité massivement dans toutes les grandes villes. Il perce parce que la vérité historique, fût-elle étouffée, falsifiée, criminalisée par des lois mémorielles qui déshonorent ceux qui les votent, possède une force propre que les constructions idéologiques les mieux cimentées ne peuvent contenir indéfiniment. Le barrage finit toujours par céder. Ce film est une lézarde dans le barrage.

Excellent film.