Non. Depuis quarante ans, l’historiographie universitaire a réfuté le “néo-paganisme” nazi comme le nazisme “gay”, et ce que les archives documentent en abondance n’est ni l’une ni l’autre de ces thèses, mais la fabrique même des deux mythes. Les preuves qui rendent cette double thèse indéfendable sont massives, et les archives disent davantage encore : elles conservent, en un siècle exact, la chaîne par laquelle on l’a manufacturée.
Le néo-paganisme, l’homosexualité, puis la généalogie d’une erreur qui court des cuisines rédactionnelles du SPD bavarois de 1931 aux conférences évangéliques de Kampala en 2009 : trois dossiers, une seule confusion d’origine.
Note liminaire — Sur la méthode, le partage des questions et l’étalon de preuve
Deux propositions sont ici en cause, soudées par le sens commun — et c’est de cette soudure que vit le mythe. La première veut que le IIIe Reich ait été, dans son âme doctrinale, un régime néo-païen, gouverné dans l’ombre par une caste d’initiés runiques qui aurait rompu avec le christianisme allemand au profit d’un culte du sang, de la race et de Wotan. La seconde veut qu’il ait été, dans son corps dirigeant, secrètement homosexuel, conçu et porté par une élite d’invertis dissimulés. L’une et l’autre sont fausses, mais ne le sont pas de la même manière, et leur fausseté procède pourtant d’une origine commune.
La démonstration qui suit s’appuie sur plus d’une autorité. L’ouvrage de référence sur la première question, The Holy Reich de Richard Steigmann-Gall1, a été discuté, et certaines de ses formulations contestées. Sa force tient moins à lui qu’à ceci : dans chacun des deux chapitres, le dossier se déploie sur une série d’appuis indépendants (programme, traités, lois, décrets, discours, recensements, dossiers judiciaires) dont aucun ne peut être attaqué par les tenants du mythe sans que la pièce, retournée, ne se referme sur eux. L’étalon est simple : ne rien tenir pour acquis que n’établisse une source primaire, ou un consensus de chaire fondé sur de telles sources — chaque appui tenant seul, la chute de l’un n’entame pas l’édifice.
Une distinction décisive demeure pourtant, ressort caché de toute la confusion. La querelle savante autour du livre de Steigmann-Gall a pour seul objet le degré de son christianisme, et la question de savoir si le national-socialisme visait à terme une “religion politique” propre à se substituer à toute confession, le paganisme du régime restant, lui, hors du débat.2 Or l’anticléricalisme se distingue du paganisme. Qu’une fraction de l’appareil, autour de Bormann et de Goebbels, ait nourri une hostilité réelle à l’Église comme institution et rêvé d’une foi détachée de Rome et de Wittenberg, cela est attesté, et il n’est pas question de le nier. Seulement ce ressentiment anti-ecclésial était lui-même anti-païen, puisque ces mêmes hommes méprisaient les runes de Himmler et raillaient le Mythus de Rosenberg, et que ce sont eux qui conduisirent la rafle anti-occultiste de 1941. Confondre l’anticléricalisme du régime avec un “néo-paganisme” forme l’erreur de catégorie dont le mythe a besoin pour vivre, et la dissiper suffit à le défaire.
Sur la seconde question, celle de l’homosexualité, il n’existe pas même de querelle savante, mais un dossier de persécution, l’un des plus lourds et des mieux documentés du XXe siècle. Le régime a durci la loi pénale, créé un office de police spécialisé, fiché cent mille hommes, déporté entre cinq et quinze mille d’entre eux, exécuté ses propres officiers SS pour ce motif, et anéanti en quatre mois la plus dense culture homosexuelle qu’une métropole occidentale eût produite avant les années 1970. Que la République fédérale ait maintenu la version nazie du paragraphe 175 jusqu’en 1969, et n’ait annulé les condamnations d’après-guerre qu’en 2017, suffit à réfuter matériellement le mythe, puisqu’on ne garde pas un demi-siècle le silence sur des persécutés qu’un régime aurait protégés.
La chaîne de fabrication du mythe, qui va de la propagande social-démocrate de 1931 à l’industrialisation cominternienne de 1933, puis au sensationnalisme français de 1960 et à la réactivation évangélique américaine de 1995, forme un arc dont aucun maillon ne se laisse défendre sans répudier les trois autres.
Chapitre premier
Le mythe du néo-paganisme nazi
L’ouvrage de référence sur la question est The Holy Reich de Richard Steigmann-Gall (Cambridge University Press, 2003), qui instruit le dossier à partir des archives et établit que le NSDAP, pris dans son ensemble, demeure chrétien dans son corps doctrinal officiel, et que les rares paganistes, Himmler, Darré, Rosenberg ou Ley, forment une faction minoritaire en lutte permanente avec les “chrétiens positifs” majoritaires.3 La thèse fut débattue, en particulier dans le dossier critique du Journal of Contemporary History de 2007, où Doris Bergen, Ernst Piper, Manfred Gailus et Irving Hexham en contestèrent certaines formulations, Richard Evans introduisant la discussion et Stanley Stowers en éclairant le concept de “religion politique”.4
Le fait capital est qu’aucun de ces critiques ne soutient le contraire, aucun ne reconstituant un nazisme proprement païen. Piper objecte que le régime, à terme, n’aurait toléré aucune religion, toute foi concurrente menaçant son monopole sur les âmes, ce qui est la thèse de la “religion politique”, étrangère à tout rêve de Walhalla restauré.5 Hexham, le plus rude, montre que Goebbels et Rosenberg étaient plus antichrétiens que Steigmann-Gall ne le concède, démonstration qui sert la thèse au lieu de la desservir, en établissant l’anticléricalisme de ces figures tout en laissant leur paganisme à l’état de chimère.6 La discussion universitaire porte donc sur le degré de christianisme du régime, son hypothétique paganisme ayant perdu tout défenseur dans la discipline depuis quarante ans. Au demeurant, la démolition du mythe ne dépend en rien de l’acceptation pleine et entière de Steigmann-Gall, puisqu’elle tient sur huit appuis indépendants.
1.1 — Le christianisme positif comme matrice doctrinale officielle du NSDAP, de février 1920 à avril 1945
Le programme en vingt-cinq points du NSDAP est adopté à la brasserie Hofbräuhaus de Munich, le 24 février 1920, par les soins d’Anton Drexler, de Gottfried Feder, de Dietrich Eckart et d’Adolf Hitler. Son article 24 contient une formule que les vingt-cinq années d’existence du parti ne reverront jamais, “Die Partei als solche vertritt den Standpunkt eines positiven Christentums, ohne sich konfessionell an ein bestimmtes Bekenntnis zu binden”, soit le parti, comme tel, défend la position d’un christianisme positif sans s’attacher confessionnellement à une dénomination particulière.7 Le terme n’y fait pas l’ornement noyé dans un texte par ailleurs profane, puisqu’il commande l’horizon moral que revendique le programme entier. Nul congrès, nulle refonte interne, nul discours du Führer ne viendra retoucher cette ligne fondatrice, et lorsque le Reich s’effondre en avril 1945, le christianisme positif demeure, sur le papier, la position doctrinale officielle du parti. Le silence des archives accable d’autant plus qu’on n’y trouve aucun procès-verbal de réunion où le NSDAP aurait, à huis clos, déclaré abrogée la doctrine de 1920, qui aura tenu vingt-cinq ans sans interruption.

Hitler élabore et défend lui-même cette ligne dans Mein Kampf (1925-1926). Au chapitre 11 du premier volume, il présente le Christ chassant les changeurs du Temple comme la figure tutélaire de son propre combat, écrivant que son sentiment de chrétien lui désigne le Seigneur et Sauveur sous les traits d’un combattant.8 Au second volume, dans un développement qu’aucun adversaire de la thèse néo-païenne ne devrait pouvoir ignorer, il consacre un long éloge à l’Église catholique romaine comme modèle institutionnel, pour sa longévité bimillénaire, sa discipline interne, son génie de la centralisation et sa fermeté dogmatique. Il n’admire pas dans le catholicisme un vernis utilitaire, mais y reconnaît la matrice organisationnelle dont le mouvement national-socialiste doit s’inspirer. Un païen véritable, un nostalgique sincère de Wotan, aurait dû exécrer ce qu’Hitler admire, la centralisation romaine, la dogmatique et la hiérarchie sacerdotale. C’est pourtant l’éloge qui se trouve écrit.
Cette ligne, Hitler la tient publiquement jusqu’à son dernier souffle. Devant le Reichstag, le 23 mars 1933, à l’occasion du vote de la loi des pleins pouvoirs, il déclare en termes solennels que le gouvernement national voit dans les deux confessions chrétiennes “les facteurs les plus importants pour la préservation de notre peuple”.9 L’Appel au peuple allemand du 1er février 1933, les discours du Sportpalast et les allocutions annuelles du Bürgerbräukeller pour l’anniversaire du putsch invoquent tous la Vorsehung, la Providence, l’Allmächtige, le Tout-Puissant. Le terme revient dans le discours radiodiffusé du 20 juillet 1944, au soir de l’attentat de Stauffenberg, où le Führer attribue sa survie à l’intervention providentielle, et il revient encore dans le testament politique du 29 avril 1945, signé deux jours avant son suicide. Ce sont vingt-cinq ans de prises de parole publiques sans la moindre exception. Qui voudrait soutenir une rupture néo-païenne devrait produire l’archive, discours, décret ou procès-verbal, où le Führer aurait officiellement rompu avec la matrice chrétienne. Cette pièce manque, et elle a toujours manqué.
Un véritable nostalgique de Wotan aurait dû exécrer ce qu’Hitler admire, la centralisation romaine, la dogmatique, la hiérarchie sacerdotale.
1.2 — Le Concordat de 1933 et sa durabilité jusqu’à la chute du Reich
Le 20 juillet 1933, trois mois et demi seulement après la prise de pouvoir, l’Allemagne nazie signe avec le Saint-Siège un Concordat dont les négociations sont conduites côté allemand par le vice-chancelier Franz von Papen, côté romain par le cardinal Eugenio Pacelli, secrétaire d’État de Pie XI et futur Pie XII.10 C’est Hitler en personne qui le paraphe. La portée en est capitale : c’est le premier traité international d’envergure du régime nouveau, conclu avec l’autorité spirituelle de cent millions de catholiques européens plutôt qu’avec une puissance laïque. Le texte garantit la liberté de l’Église catholique en Allemagne, le maintien des écoles confessionnelles, la protection des associations religieuses, l’inviolabilité des sacrements et l’enseignement libre du catéchisme. Hitler le ratifie de sa main le 10 septembre 1933.

L’objection classique veut que le Concordat ait été, des deux côtés, un calcul froid. C’est probablement vrai, et c’est cet argument même qui se retourne, parce qu’un régime engagé doctrinalement dans une rupture néo-païenne ne signe pas de Concordat avec Rome, fût-ce par tactique. Aucun État radicalement antichrétien n’en a d’ailleurs jamais signé, ni l’URSS de Lénine et de Staline, ni la France révolutionnaire de la Convention, ni le Mexique de Plutarco Calles qui menait la Cristiada contre l’Église. Que le IIIe Reich, dès ses premiers mois, ait jugé non seulement utile mais possible de placer ses rapports avec Rome sous régime conventionnel, cela dit le contraire d’une rupture doctrinale. Un tel acte suppose un sol religieux commun, et ce sol, du côté allemand, était celui d’un peuple chrétien à plus de quatre-vingt-dix pour cent dont le régime ne pouvait ni ne voulait se couper.
Le Concordat ne sera jamais formellement abrogé. Même au plus fort des tensions, après la publication, le 14 mars 1937, de l’encyclique Mit brennender Sorge de Pie XI (rédigée notamment par le cardinal Michael von Faulhaber de Munich, imprimée clandestinement par une douzaine d’imprimeries allemandes pour échapper à la confiscation, lue en chaire dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne le dimanche des Rameaux, 21 mars 1937), le régime ne dénonce pas le traité.11 Pie XI y condamne nommément la divinisation de la race, la mythologie du sang et du sol, l’élévation d’une nation au rang d’absolu. Or comment réagit le régime ? Nul évêque arrêté, nul nonce expulsé. On saisit les imprimeries clandestines, on inflige des amendes à la presse catholique, mais le Concordat demeure. En mai 1945, l’État allemand qui s’effondre reste juridiquement lié au Vatican par le traité du 20 juillet 1933, et il l’est encore aujourd’hui, dès lors que la République fédérale en a hérité sans jamais le dénoncer.
1.3 — L’Allemagne chrétienne de masse, population, Wehrmacht et vie quotidienne
Le recensement de mai 1939, conduit en pleine maturité du régime, un an après l’Anschluss et l’annexion des Sudètes, donne le chiffre qu’on rappelle souvent sans en mesurer la portée : 94,5 % des Allemands s’y déclarent chrétiens, soit environ 54 % de protestants et 40 % de catholiques. À peine 3,5 % se rangent dans la catégorie gottgläubig, les “croyants en Dieu”, case résiduelle et déiste, détachée de toute confession, que le régime avait inventée pour accueillir ceux du parti et de la SS qui avaient officiellement quitté l’Église, et 1,5 % seulement se disent sans religion.12 On objectera, sans surprise, que l’affiliation déclarée n’équivaut pas à la conviction, et c’est exact, mais sans portée ici. Ce que mesure le recensement, c’est qu’au sommet du régime, à la veille de la guerre, plus de neuf Allemands sur dix continuent de s’identifier publiquement au christianisme. Si le régime avait porté un projet de rupture néo-païenne, ou bien la population aurait suivi et la statistique aurait baissé, ou bien le régime aurait persécuté et truqué le décompte. Or ni l’un ni l’autre ne se produisit, la statistique restant sincère et la population chrétienne, parce que le régime ne demandait pas qu’elle cessât de l’être.
L’institution militaire le confirme à un niveau décisif. La Wehrmacht emploie, tout au long de la guerre, près d’un millier d’aumôniers militaires, catholiques et protestants en nombre sensiblement égal, encadrés par un évêque militaire catholique, Franz Justus Rarkowski, et un évêque militaire protestant, Franz Dohrmann.13 Ces aumôniers célèbrent la messe au front, distribuent les sacrements et assistent les mourants, accompagnant les régiments jusqu’à Stalingrad et au-delà. La boucle de ceinturon réglementaire de tout soldat de la Wehrmacht porte la devise Gott mit uns, “Dieu avec nous”, héritée de l’armée prussienne, et nul ne la modifiera, ni en 1933, ni en 1939, ni en 1942. La SS, quant à elle, adopte la devise Meine Ehre heißt Treue, et l’on tient là l’une des différences institutionnelles capitales entre les deux corps, distinction qui n’a rien d’anecdotique mais touche à la cosmologie. Le serment de la Wehrmacht s’ouvre sur les mots Ich schwöre bei Gott, “je jure par Dieu”, et conserve cette formule jusqu’à la capitulation. Noël continue d’être célébré dans toutes les casernes et sur tous les fronts, et les photographies d’archives le montrent à profusion, sapins, étoiles, crèches. Le projet de Himmler de substituer un Julfest runique à la fête chrétienne ne sort jamais de quelques unités SS, où il ne prend jamais véritablement racine.

L’épisode le plus parlant est celui du Crucifix-Erlass. Adolf Wagner, Gauleiter de Bavière et ministre bavarois de l’Éducation, ordonne en avril 1941 que les crucifix des salles de classe des écoles publiques bavaroises soient retirés et remplacés par des portraits du Führer. La réaction populaire est immédiate et massive, faite de pétitions, de manifestations devant les écoles, de refus collectifs des parents, de mères menaçant de retirer leurs enfants, et de l’intervention publique des évêques, au premier rang desquels le cardinal Faulhaber et Mgr Clemens August von Galen, évêque de Münster.14 La protestation atteint une telle intensité qu’au cœur de l’opération Barbarossa, alors que la Wehrmacht enfonce le front russe, le régime ordonne le retrait du décret. Dès septembre 1941, les crucifix regagnent les murs. Jamais décret du IIIe Reich ne fut annulé plus complètement sous la pression d’un peuple chrétien. Voilà l’instant qu’aucun adversaire ne devrait laisser passer sans le concéder, car lorsque le régime touche au Christ, le peuple se lève et le régime cède.
1.4 — La faction païenne minoritaire et son sabordage interne
Hitler en personne rejetait sans ambiguïté les fantasmes germaniques du Walhalla et tenait pour lubies les visions runiques de Himmler. Le néo-paganisme nazi a bien existé, sans jamais dominer, sans jamais parvenir à modifier les positions doctrinales officielles du parti ni à infléchir la politique du chef. Cette précision change la nature même du débat. La question décisive porte moins sur la présence de païens au sommet du Reich, qui est avérée, que sur leur poids réel : la faction païenne a-t-elle structuré l’idéologie du régime ? Sur ce point, l’archive tranche pour la marginalité.
Les noms sont connus, à commencer par Heinrich Himmler, Reichsführer-SS, dont la fascination pour l’Edda, les runes, le druidisme germanique et les théories d’Hörbiger sur la Welteislehre est abondamment documentée par sa correspondance personnelle et par les témoignages de ses proches, Felix Kersten, Karl Wolff, Walter Schellenberg.15 Vient ensuite Alfred Rosenberg, théoricien autoproclamé du parti et auteur du Mythus des 20. Jahrhunderts (1930), où il appelle à dépasser le christianisme “judaïsé” au profit d’une religion du sang et de la race. Puis Richard Walther Darré, ministre de l’Agriculture et théoricien du Blut und Boden, et Robert Ley, chef du Front allemand du travail, anticlérical brutal et alcoolique notoire. Vient enfin Martin Bormann, secrétaire particulier du Führer après 1941, dont la directive interne de juin 1941 sur l’incompatibilité du national-socialisme et du christianisme demeure le texte le plus explicite qu’une autorité nazie ait jamais produit, et sur lequel on reviendra. Restent, plus à la marge encore, Otto Rahn, SS, auteur de Croisade contre le Graal (1933) et de La Cour de Lucifer (1937), mort dans des circonstances obscures en mars 1939 dans les Alpes autrichiennes, Karl Maria Wiligut, dit Weisthor, conseiller occulte personnel de Himmler de 1933 à 1939, et Walther Wüst, recteur SS de l’université de Munich et président de l’Ahnenerbe.
| Disposition | Principales figures | Rapport au paganisme |
|---|---|---|
| Chrétiens (positifs ou pratiquants, au moins publiquement) | Göring, Frick, von Papen, Kerrl (ministre des Cultes), Schirach, et l’essentiel de la base militante | Indifférents ou hostiles aux runes |
| Anticléricaux non païens | Goebbels, Bormann, Ley | Anti-païens : raillent Rosenberg, méprisent l’occulte, mènent la rafle de 1941 |
| Mystique occulto-païenne | Himmler (seul au sommet) ; Rosenberg (théoricien racial, mais anti-occulte) ; Darré | Patrons réels, mais isolés et raillés |
Cette liste, longue en apparence, se réduit à fort peu dès qu’on la rapporte à l’appareil. Sur un parti qui compte 8,5 millions de membres en 1945, sur un gouvernement où siègent des dizaines de ministres et de Reichsleiter, sur une SS de 800 000 hommes et une Wehrmacht de plusieurs millions, la faction païenne se compte sur les doigts. Et ces hommes vivent en lutte permanente avec les non-païens majoritaires, qu’ils soient chrétiens sincères, comme Göring en public, Frick, Kerrl ou von Papen, ou anticléricaux modernistes, comme Goebbels et Bormann, lesquels ne partagent ni leurs goûts runiques ni leurs projets. Hitler arbitre, et tranche toujours contre eux quand l’enjeu devient public.

L’anecdote rapportée par Albert Speer dans ses Erinnerungen est devenue un lieu commun chez les historiens.16 Visitant les fouilles que Himmler menait à l’Externsteine, en Westphalie, sur ce site rocheux que le Reichsführer-SS tenait pour un sanctuaire germanique antique, Hitler aurait soupiré devant les vestiges et confié à son architecte qu’il n’avait que faire de ces “Germains” qui couraient les bois en peaux de bêtes pendant que les Romains construisaient des amphithéâtres, et que les lubies runiques de Himmler relevaient de sa folie privée. Que le mot exact ait été “Was für ein Unsinn!” ou “Diese Verrücktheit!”, d’autres témoins du cercle intime confirment l’épisode. Hitler n’admirait pas le germanisme primitif, mais Rome, et il le disait.17

Le sort réservé au Mythus de Rosenberg est plus tranchant encore. Le livre se vend bien, près d’un million d’exemplaires à la fin du Reich, et reste pourtant lettre morte. Interrogé sur le texte, Hitler aurait répondu qu’il n’avait pu en achever la lecture et que personne, du reste, n’y parvenait. Goebbels, dans son journal, qualifie Rosenberg de “philosophe pour estaminet”.18 Le détail décisif tient pourtant ailleurs, dans le geste du Saint-Office qui, le 7 février 1934, place le Mythus à l’Index librorum prohibitorum. La mesure est publique, motivée en quelques lignes qui dénoncent explicitement la divinisation de la race et le rejet du dogme. Et la réaction de Berlin ? Nulle. Pas de démenti, pas de rétorsion, pas un mot pour renforcer la position de Rosenberg. Le théoricien officiel se voit désavoué par Rome, et le régime se tait. Son projet de Hohe Schule, université païenne planifiée à partir de 1940 sur les rives du Chiemsee en Bavière, n’ouvrira jamais, et l’on invoquera la guerre, alors que la guerre n’a pas empêché d’autres projets bien plus coûteux d’aboutir. Si la Hohe Schule échoue, c’est que personne, au sommet, ne la veut vraiment.

Karl Maria Wiligut, dit Weisthor, runologue auto-proclamé et conseiller intime de Himmler, est renvoyé en 1939 lorsqu’on autorise enfin la divulgation d’un fait que nul n’avait ignoré, son internement en hôpital psychiatrique à Salzbourg, en novembre 1924, pour mégalomanie aiguë et délires paranoïaques.19 Toute la cosmologie qu’il avait livrée à Himmler, et que celui-ci avait fait entrer dans la doctrine SS, se trouve ainsi discrètement effacée. La Glaubensbewegung de Jakob Wilhelm Hauer, seule tentative organisée de fonder une religion néo-païenne en Allemagne, est dissoute la même année. Elle n’avait jamais dépassé 200 000 adhérents dans un pays de 70 millions, et le régime ne l’avait jamais soutenue. Hauer lui-même, professeur de sanskrit à Tübingen, reviendra au protestantisme après-guerre.
La faction païenne du régime existait, mais minoritaire et divisée, raillée au sommet, désavouée par Rome sans qu’aucune contre-attaque allemande ne s’ensuive, privée de relais doctrinaux officiels, et sabordée par le chef du parti chaque fois qu’elle prétendait sortir du domaine privé.
1.5 — Distinguer anticléricalisme et paganisme
Le ressort du mythe est là. L’adversaire le plus sérieux délaisse Wotan, et brandit une pièce réelle, embarrassante, la note confidentielle de Martin Bormann de juin 1941, pour en conclure au paganisme du régime. Le saut est illégitime, et il est le seul qui reste.
La note existe bel et bien, circulaire adressée aux Gauleiter, datée du 6 juin 1941, intitulée “Nationalsozialistische und christliche Auffassungen sind unvereinbar”, soit “Conceptions national-socialiste et chrétienne sont inconciliables”.20 Le texte attaque l’Église comme institution, dénonce l’influence historique du christianisme sur l’État allemand et veut qu’on combatte tout renforcement des confessions. C’est, de tout l’appareil documentaire nazi, la pièce la plus franchement antichrétienne. On l’affrontera de face, et l’on ajoutera même qu’elle reflète probablement l’anticléricalisme privé de Hitler, tel que le laissent paraître ses Tischgespräche, ses conversations de table de 1941-1942, où le chef vitupère le clergé, la “superstition” romaine et le “judaïsme” de l’Ancien Testament.21
Et pourtant cette pièce ne prouve que l’anticléricalisme, qui est tout autre chose que le paganisme, presque son contraire. Trois raisons l’établissent, sans réplique possible.
Premièrement, la circulaire ne fait pas une doctrine. Elle ne révise rien, l’article 24 du programme, avec son “christianisme positif”, restant intact jusqu’en 1945. Il s’agit d’une note interne à un cercle restreint, jamais publiée, dont Bormann lui-même ordonnera le retrait lorsqu’elle inquiétera trop de cadres, le régime ne pouvant se permettre d’avouer publiquement ce que tolérait une partie de son sommet. Une pièce qu’on dissimule et qu’on retire de la circulation trahit l’embarras d’une faction qui se sait impuissante à l’imposer, bien plutôt que la doctrine officielle d’un État.
Deuxièmement, le contenu de cette pièce est déiste et étatiste, étranger à tout paganisme. Le “dieu” que Bormann oppose à l’Église, c’est la Vorsehung, la Providence impersonnelle et abstraite des discours de Hitler, à mille lieues d’Odin, de Thor ou de l’Edda. Nulle part la circulaire n’appelle à restaurer le culte germanique, et tout son propos est de soustraire l’État à l’influence ecclésiale, programme classique de tout anticléricalisme depuis les Lumières. L’horizon qu’elle dessine est celui que les critiques mêmes de Steigmann-Gall ont nommé “religion politique”, une déchristianisation par étatisation totalitaire où le parti se substitue à l’Église dans la fabrication du sens, ce qui ne ressemble en rien à un retour à la forêt de Teutobourg.22
Troisièmement, et c’est l’argument qui retourne la pièce pour de bon, les auteurs mêmes de cet anticléricalisme étaient des anti-païens militants. Bormann et Goebbels, ceux qui poussaient le plus loin l’hostilité à l’Église, méprisaient le Mythus de Rosenberg et raillaient les runes de Himmler, et ce sont eux qui, un mois après la circulaire, déclenchèrent et pilotèrent la plus grande rafle anti-occultiste du siècle (1.6). On tient là ce qui ruine le mythe par son centre, à savoir que l’aile la plus antichrétienne du régime fut aussi la plus anti-païenne. Le paganisme germanique n’eut, au sommet, qu’un seul protecteur réel, Himmler, que raillaient à la fois les chrétiens et les anticléricaux. Le IIIe Reich n’a jamais connu de doctrine païenne officielle, ni de majorité païenne, ni même une faction anticléricale qui fût païenne. Le mythe a besoin de confondre deux choses que tout sépare, et les disjoindre suffit à le défaire.
L’aile la plus antichrétienne du régime fut aussi son aile la plus anti-païenne. Le dieu de Bormann était la Providence abstraite des discours, à mille lieues d’Odin.
On objectera peut-être que l’anticléricalisme, poussé à bout, eût débouché un jour sur autre chose. C’est possible. Mais l’histoire s’en tient aux actes et laisse de côté les intentions hypothétiques projetées sur un après-guerre qui n’eut pas lieu. Or les actes disent l’inverse du paganisme, avec un Concordat maintenu, des évêques épargnés, des crucifix remis aux murs et des occultistes raflés. Qui veut faire de la note de Bormann la preuve d’un Reich païen doit expliquer pourquoi ce même Bormann fit pourchasser les païens privés du Reich.
1.6 — L’Aktion Heß de juin 1941, le verrou systémique contre l’occultisme
La thèse néo-païenne achève de s’effondrer en juin 1941. Le 10 mai de cette année-là, Rudolf Hess, Stellvertreter des Führers depuis 1933 et troisième dignitaire du Reich après Hitler et Göring, fait décoller un Messerschmitt Bf 110 de l’aérodrome d’Augsbourg et s’envole pour l’Écosse, où il s’écrase près de Glasgow, dans l’espoir affiché de négocier une paix séparée avec le Royaume-Uni. Sur le moment, on traite l’épisode comme une trahison personnelle, mais dans les heures qui suivent le régime découvre, ou prétend découvrir, que Hess s’entourait d’astrologues, de pendulistes, d’anthroposophes, et qu’il avait choisi la date de son envol en fonction d’une conjonction astrale.23 Pour Bormann, qui hérite aussitôt de ses fonctions, la cause est entendue, l’occultisme ayant fait perdre la tête au numéro trois du Reich.
Le 9 juin 1941, un mois jour pour jour après la fuite, le Reichssicherheitshauptamt de Heydrich, sur instruction de Bormann, lance ce qu’on appellera l’Aktion gegen Geheimlehren und sogenannte Geheimwissenschaften, l’“Action contre les doctrines secrètes et les prétendues sciences occultes”. Bormann transmet à Heydrich le vœu de Hitler que l’on procède “par les moyens les plus durs contre les occultistes, astrologues, charlatans et autres, qui mènent le peuple à la sottise et à la superstition”.24 L’opération n’a pas de précédent dans l’histoire européenne du XXe siècle. Pendant plusieurs semaines, à travers tout le Reich, la Gestapo arrête des centaines d’astrologues professionnels, d’occultistes, d’anthroposophes, héritiers de Rudolf Steiner, de théosophes, de spiritualistes, de guérisseurs par les fluides, de mages, de cartomanciennes et de radiesthésistes. Les archives de la Société anthroposophique sont saisies, son siège fermé, ses propriétés confisquées, les éditions occultistes mises sous séquestre. Des milliers d’ouvrages ésotériques, sur l’alchimie, sur la kabbale, sur l’astrologie, sur l’Atlantide, sur les Rose-Croix, sur Wotan, sont confisqués, certains brûlés, la plupart versés en chambre forte pour être étudiés à charge. La Société des amis de l’Astrologie, le mouvement Mazdaznan, les loges des Frères de Saint-Jean, tout cela est dissous, et même la Christian Science, importée d’Amérique, se voit interdite.
Karl Ernst Krafft, l’astrologue suisse que Goebbels avait fait travailler en 1939 sur les Centuries de Nostradamus pour les besoins de la propagande, et qu’on peut tenir pour l’astrologue préféré de Hitler dans la mesure où le mot a un sens en pareille matière, est arrêté en juin 1941. Il passe par plusieurs prisons et camps, se voit encore sollicité par les services de propagande lorsqu’ils ont besoin de prophéties favorables, puis retourne en détention. Il meurt du typhus le 8 janvier 1945, dans un train de transfert entre Buchenwald et un autre camp du sud du Reich : le fournisseur de prédictions du ministère de la Propagande achevait sa course en transit dans un convoi de prisonniers. Wilhelm Wulff, l’astrologue personnel que Himmler consultait en privé, est arrêté lui aussi, mais Himmler le fait sortir à titre personnel et le garde en réclusion semi-libre à son service, ce qui dit tout du caractère privé de ces accointances, étranger à toute doctrine.
À l’été 1941, à la veille de lancer Barbarossa contre l’URSS, le régime conduit l’opération anti-occultiste la plus massive du XXe siècle européen, et il faut en mesurer toute la portée. Nul régime en Europe, ni avant ni après, n’a mené pareille rafle contre les ésotéristes, les païens privés, les astrologues et les théosophes. Cette opération suffit, par sa seule existence, à clore le procès. Un régime qu’on prétend secrètement adonné à l’occultisme germanique ne fait pas arrêter ses astrologues, ne dissout pas sa Société anthroposophique et ne confisque pas ses bibliothèques ésotériques, il les protège. C’est l’inverse que fit celui-ci. Qui continue de soutenir, après l’Aktion Heß, la thèse d’un IIIe Reich occulto-païen devra expliquer pourquoi ce régime a méthodiquement traqué ce qu’on lui prête.
1.7 — Le Kirchenkampf correctement compris, une lutte pour le contrôle plutôt que pour l’abolition
Le terme Kirchenkampf, “combat des Églises”, recouvre deux phénomènes distincts que l’on confond d’ordinaire. Le premier est intra-protestant, et c’est la bataille, à partir de 1933, entre les Deutsche Christen, mouvement pronazi soucieux de “nazifier” le protestantisme allemand, et la Bekennende Kirche, Église confessante fondée par la Déclaration de Barmen en mai 1934, rédigée par Karl Barth et soutenue par Martin Niemöller, Dietrich Bonhoeffer et Hans Asmussen, qui refuse cette emprise.25 Le second est inter-confessionnel, et tient aux tensions ponctuelles et localisées entre le régime et l’Église catholique sur l’application du Concordat. Dans les deux cas, le combat vise le contrôle du christianisme, non son abolition.
Les Deutsche Christen forment l’élément le plus instructif, eux qui sont des nazis convaincus tenant à demeurer chrétiens tout en nazifiant le Christ. Ils tiennent leurs synodes, célèbrent leurs baptêmes, chantent leurs cantiques retouchés et professent un “Évangile aryen” d’où l’Ancien Testament et l’épître aux Romains ont été expurgés. Leur Reichsbischof, Ludwig Müller, est installé en septembre 1933, et leur tentative de prendre le contrôle des seize Églises régionales du protestantisme allemand n’aboutit qu’à demi, ce qui provoque la sécession de la Bekennende Kirche. Le point capital tient pourtant à ceci : les Deutsche Christen sont des nazis à l’intérieur du christianisme, qui veulent l’occuper plutôt que le détruire. Leur existence même réfute la thèse d’un nazisme paganisant, car un parti soucieux de remplacer le Christ par Wotan n’aurait pas dépensé tant de peine, de temps et d’énergie à se faire élire dans les synodes protestants régionaux, comme il le fit massivement aux élections ecclésiales du 23 juillet 1933.
Sur le versant catholique, la réalité est tout aussi parlante. Les quelque sept cents pasteurs de la Bekennende Kirche arrêtés en 1937 sont, pour l’écrasante majorité, libérés au bout de quelques semaines ou de quelques mois.26 Niemöller, arrêté en juillet 1937, que Hitler qualifie de “prisonnier personnel du Führer”, passe huit ans à Sachsenhausen puis Dachau, et en sort vivant. Entre 1933 et 1945, pas un seul évêque catholique allemand ne fut arrêté. Les 2 720 ecclésiastiques internés à Dachau dans le Priesterblock étaient en grande majorité polonais, 1 780 sur 2 720, victimes de la politique anti-polonaise du régime bien plus que d’une politique antichrétienne comme telle.27 Les prêtres allemands qui s’y trouvèrent y étaient pour résistance politique, refus du serment ou propos séditieux, et non pour leur foi.

C’est l’affaire de l’évêque de Münster qui scelle l’argument. Du haut de la chaire de Saint-Lambert, Clemens August Graf von Galen, que ses ouailles surnommaient der Löwe von Münster, le Lion de Münster, prononce trois sermons retentissants les 13 juillet, 20 juillet et 3 août 1941, où il dénonce publiquement l’Aktion T4, le programme d’euthanasie des handicapés mentaux mené par le régime depuis 1939.28 Les textes sont aussitôt polycopiés, distribués sous le manteau dans toute l’Allemagne, parachutés par la RAF au-dessus des troupes du front russe. La direction du parti réclame l’arrestation de l’évêque, et Goebbels comme Bormann y poussent. Hitler tranche pourtant d’un “Nous réglerons le compte de Galen après la guerre”, et l’évêque demeure libre. Plus décisif encore, le 24 août 1941, trois semaines après le sermon du 3 août, Hitler ordonne l’arrêt officiel d’Aktion T4. Dans toute l’histoire du IIIe Reich, c’est le seul cas documenté où une protestation publique a fait reculer le régime sur une politique d’État engagée, et l’on doit ce recul à un évêque catholique.
L’épisode Galen est le contre-exemple absolu de la thèse néo-païenne. Un régime païen aurait réduit Galen au silence, poursuivi l’Aktion T4 et tenu bon devant un évêque. Le IIIe Reich, qui fit tout autre chose, a démontré par ses propres actes ce que ses doctrinaires officiels affirmaient depuis 1920, qu’il vivait dans un sol chrétien, qu’il devait composer avec ce sol, et qu’il ne pouvait s’en arracher.
1.8 — Wewelsburg, l’Ahnenerbe et les pièces incontournables
Restent les pièces que tout adversaire dégaine en dernier ressort, persuadé qu’on les esquivera. On ne les esquivera pas.
Le château de Wewelsburg passe, dans l’imaginaire occulto-nazi, pour un temple païen monumental où se seraient tenues les cérémonies sacrées de l’ordre noir. La réalité archivistique est bien plus prosaïque. Himmler obtient en août 1934 un bail emphytéotique de cent ans sur le château triangulaire de Wewelsburg, dans le pays de Paderborn, d’abord pour en faire une école de chefs SS, puis, à partir de 1939, pour un projet plus ambitieux dont les contours ne furent jamais fixés par écrit. Les travaux d’aménagement de la tour Nord commencent en 1939 avec le travail forcé des détenus du camp annexe de Niederhagen, et cette part criminelle est réelle, qu’il ne faut pas taire.29 L’œuvre, pourtant, ne sera jamais achevée, les travaux s’arrêtant en 1943 pour cause de guerre totale. Pas une des grandes cérémonies prêtées au site n’est documentée. La mosaïque en spirale de l’Obergruppenführersaal, qu’on exhibe aujourd’hui sous le nom de Schwarze Sonne, terme absent de tout document de l’époque nazie, n’est qu’une figure géométrique au sol, sans légende ni texte explicatif que le régime aurait produit. Le 31 mars 1945, Himmler ordonne la destruction du château, la SS y met le feu et fait sauter la tour Sud-Est à l’explosif. Ce qu’on visite aujourd’hui est, pour l’essentiel, ce qui a survécu au sabotage de Himmler lui-même, qui tenta, à la dernière minute, d’effacer son propre projet.

L’Ahnenerbe, la Forschungs- und Lehrgemeinschaft Das Ahnenerbe e. V., est fondée le 1er juillet 1935 par Himmler, Darré et Herman Wirth, avec pour objet officiel de rechercher les origines “indo-germaniques” de la culture allemande. En 1937, Himmler éjecte Wirth, jugé trop mystique même selon les standards SS, et en 1939 l’Ahnenerbe se trouve entièrement absorbée dans l’organigramme de la SS. Elle finance une expédition au Tibet (Schäfer, 1938-1939), produit des mesures anthropométriques, des films et des relevés, conduit des fouilles à Externsteine et en Bohême, et commet, à partir de 1942, des expérimentations criminelles dans des camps, notamment la sinistre collection de squelettes du Pr August Hirt à Strasbourg. Un point, pourtant, qu’aucun adversaire n’évoque jamais : l’Ahnenerbe demeure une institution marginale dans l’appareil, au budget dérisoire à l’échelle du Reich, aux publications sans portée, et qui n’intéresse pas Hitler. Le travail historiographique méticuleux de Heather Pringle a établi l’écart vertigineux entre la réputation posthume de l’organisation et son poids réel à l’époque.30 L’image du Reich gouverné depuis l’Ahnenerbe relève de la projection, car le Reich gouvernait sans elle, et qu’elle n’était que la marotte de Himmler, tolérée par Hitler comme on tolère le passe-temps coûteux d’un subordonné précieux.
Les autres pièces se réduisent au même dénuement documentaire. L’expédition au Tibet de Schäfer revient avec soixante caisses de matériaux anthropologiques et zoologiques, sans la moindre révélation occulte, et ses photographies ont servi, depuis 1960, à toutes les fantasmagories du Matin des magiciens. Les fouilles de l’Externsteine ne mettent au jour aucun sanctuaire germanique antique, ce que les archéologues professionnels du temps, y compris dans le Reich, établissent dès 1936, à l’irritation de Himmler mais sans que rien ne change. La théorie de la glace cosmique de Hörbiger, dont Himmler s’enthousiasmait, passe auprès de la communauté scientifique du Reich pour la curiosité d’un autodidacte. Quant à la Julfeier SS, censée remplacer Noël, elle n’a jamais entamé le Noël chrétien dans le moindre foyer allemand au-delà des unités SS strictement encasernées.
L’image du IIIe Reich occulto-païen, vue de l’archive, est celle d’un Reichsführer-SS aux marottes coûteuses, tolérées par un chef qui les méprisait, conduites dans une organisation périphérique et sur des sites inachevés, sans postérité doctrinale officielle, et dont les rares productions concrètes se sont noyées dans la défaite avant d’avoir convaincu personne. C’est de cette poussière que l’on a tiré, après 1945, un opéra noir qu’aucune archive n’a jamais soutenu.
Chapitre deuxième
Le mythe de l’homosexualité du IIIe Reich
Sur le prétendu nazisme homosexuel, le dossier est plus accablant encore, le régime ayant mené sur la question une persécution systématique et documentée que nulle ambiguïté ne vient troubler. Là où la question religieuse autorise au moins une querelle de degré, la question sexuelle n’en souffre aucune, tant s’y dressent une loi, un office de police, un fichier, des camps et des exécutions. L’historiographie en a dressé le tableau d’ensemble depuis quarante ans, et les chiffres en sont connus, avec le durcissement du paragraphe 175 en 1935, environ cent mille hommes arrêtés ou enquêtés, cinquante mille condamnés, entre cinq et quinze mille envoyés en camp, sans compter les exécutions, les castrations et les expérimentations.31 Mais c’est l’architecture institutionnelle qui en donne la vraie mesure.
2.1 — La doctrine officielle du NSDAP : l’hostilité explicite et précoce à l’homosexualité (1928–1945)
Dès 1928, soit cinq ans avant la prise de pouvoir, le parti répondait déjà à un questionnaire en ces termes, “Quiconque ne fait que penser à l’amour homosexuel est notre ennemi.” La phrase est célèbre ; sa source et son contexte le sont moins.32
Au printemps 1928, quand le NSDAP n’est encore qu’une formation marginale ayant obtenu 2,6 % aux élections du Reichstag de mai, le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (WhK) de Magnus Hirschfeld, qui mène depuis 1897 la campagne pour l’abrogation du paragraphe 175, adresse à tous les partis allemands un questionnaire leur demandant publiquement leur position sur la dépénalisation des actes homosexuels entre adultes consentants. La réponse du NSDAP, publiée le 14 mai 1928 dans le Völkischer Beobachter, ne laisse aucun doute, elle qui range parmi les ennemis du parti quiconque pense en termes d’amour entre hommes, au motif que tout ce qui “efféminerait” le peuple le livrerait à ses adversaires, et qu’au combat qu’est la vie le parti entend restituer au peuple sa virilité, sa rudesse et son courage. Telle est la position publique du parti, signée, datée, archivée. Nul autre parti allemand ne répond alors avec une telle hostilité, le KPD et le SPD se prononçant pour l’abrogation, le Zentrum et le DNVP, plus prudents, pour le statu quo, le NSDAP restant seul à réclamer le durcissement. Cinq ans plus tard, au pouvoir, il le mettra en œuvre.
Cette position règne au sommet dans une parfaite unanimité, tenue par Hitler lui-même comme par Goebbels, Himmler et Bormann. On a parfois invoqué l’existence, à la marge du mouvement, d’un mince courant “masculiniste”, héritier de la Männerbund-Theorie et du cercle d’Adolf Brand, qui aurait rêvé de concilier homophilie et nationalisme, et dont Laurie Marhoefer a retracé l’existence réelle mais infime.33 Ce courant resta minuscule, étranger à la doctrine, écrasé dès 1933 par la machine même que ses illusions n’avaient pas désarmée. Dans Mein Kampf, Hitler lie sans relâche la décadence de Weimar à la prolifération des mœurs sexuelles déviantes, où il voit l’un des symptômes capitaux de la “pourriture” qu’il prétend extirper. Les premiers articles du Völkischer Beobachter contre le Berlin nocturne, contre le “cabaret juif”, contre l’Institut de Hirschfeld, datent de 1923, à un moment où le parti n’a aucun poids électoral mais où sa ligne morale est déjà tout entière formée. L’idée d’un nazisme qui aurait secrètement toléré, voire favorisé l’homosexualité, suppose une duplicité doctrinale dont aucun document interne du parti ne porte trace, et les archives intactes du NSDAP sont si abondantes que cette absence vaut démonstration. On ne dissimule pas une ligne durant dix-sept ans, à travers des centaines de discours et des milliers de notes internes, sans qu’au moins un témoin, un transfuge ou un correspondant privé ne la révèle. Nul ne l’a fait, faute de rien à révéler.
2.2 — La Nuit des Longs Couteaux (30 juin – 2 juillet 1934), la purge du seul élément homosexuel significatif du régime
Le seul argument concret jamais avancé par les tenants du “nazisme gay” est le cas d’Ernst Röhm, lequel se retourne tout entier contre la thèse dès qu’on l’examine sur archive.

Ernst Röhm, Stabschef de la SA depuis 1931, compte parmi les plus anciens compagnons d’Hitler, le seul que le Führer tutoie, le chef des trois millions de chemises brunes qui ont porté le parti au pouvoir. Il est aussi homosexuel notoire, comme l’est son entourage le plus proche, d’Edmund Heines, son adjoint à Breslau, à Karl Ernst, chef de la SA de Berlin, et à plusieurs autres officiers supérieurs. La presse weimarienne en avait fait ses gorges chaudes depuis 1931, à la suite de la publication, par le Münchener Post d’avril, de lettres compromettantes que Helmuth Klotz, transfuge nazi, réimprimera en pamphlet à 300 000 exemplaires sous le titre Der Fall Röhm en mars 1932.
Ce qui se passe à Bad Wiessee, sur les rives du Tegernsee bavarois, dans la nuit du 29 au 30 juin 1934, dit la position effective du régime. Hitler, accompagné de Goebbels, du chef de la police Heinrich Müller et de plusieurs SS, débarque en personne à l’hôtel Hanselbauer à l’aube, pénètre dans la chambre de Röhm, le pistolet à la main, et l’arrête. Dans une chambre voisine, on trouve Edmund Heines au lit avec un jeune chauffeur SA, et Hitler ordonne leur exécution immédiate, sur place, contre le mur de l’hôtel. Röhm, transféré à la prison munichoise de Stadelheim, se voit offrir un revolver chargé d’une seule balle pour se suicider, ce qu’il refuse. Le 1er juillet 1934, à 18 heures, le SS-Brigadeführer Theodor Eicke et son adjoint Michael Lippert pénètrent dans sa cellule et l’abattent.34 Pendant les trois jours que dura la purge, du 30 juin au 2 juillet, entre 85 et 200 personnes furent assassinées sans procès, certaines pour leur homosexualité supposée, beaucoup pour des raisons purement politiques, tels Gregor Strasser, le général Kurt von Schleicher et son épouse, ou Gustav Ritter von Kahr qui avait écrasé le putsch de 1923. L’orientation que le régime lui-même donne publiquement à l’épuration ne laisse pourtant aucun doute, Hitler faisant après coup de l’homosexualité de Röhm la justification commode du massacre.
Le 13 juillet 1934, devant le Reichstag, Hitler prononce le discours de justification qui fixera l’interprétation officielle. Il y dénonce, avec une violence extrême, la “décomposition morale” du clan Röhm, ses “pratiques honteuses” et les “vices qui révoltent tout sentiment sain”. L’homosexualité de Röhm se trouve ainsi nommée, désignée et condamnée publiquement par le chef du parti devant le parlement et la nation. Que Hitler ait toléré Röhm pendant des années par utilité tactique est exact, mais qu’il l’ait fait abattre et qu’il en ait fait, devant l’opinion, l’archétype du dégénéré moral à exterminer, l’est tout autant, et c’est ce second fait qui scelle la thèse. Le seul élément homosexuel notoire du sommet nazi fut liquidé physiquement par le régime lui-même, au cours d’une opération que Hitler conduisit en personne, et ce régime fit publiquement de cette homosexualité l’une des raisons de la liquidation. Nul adversaire ne devrait donc pouvoir invoquer Röhm contre la persécution nazie des homosexuels, dont il fut la première victime.
2.3 — La refonte du paragraphe 175 (28 juin 1935), la formalisation juridique de la persécution
Le paragraphe 175 du code pénal allemand, hérité de la codification prussienne de 1871, criminalisait depuis soixante-quatre ans les actes sexuels entre hommes (widernatürliche Unzucht). Sous Weimar, on l’appliquait avec une certaine retenue, environ 800 condamnations par an dans les années 1920, sur la base d’un texte qui exigeait la preuve d’un acte sexuel caractérisé. Le mouvement homophile de Hirschfeld avait obtenu, en 1929, le vote favorable d’une commission parlementaire pour son abrogation, que la chute de la grande coalition en 1930 vint enterrer. Trois ans après la prise de pouvoir, le régime nazi fait l’exact inverse.
La loi du 28 juin 1935, qui entre en vigueur le 1er septembre suivant, opère deux transformations capitales. La première élargit la définition pénale en substituant à la widernatürliche Unzucht, débauche contre nature qui exigeait un acte caractérisé, la simple Unzucht, laquelle couvre désormais tout geste, toute intention à connotation sexuelle entre hommes, même sans contact corporel, en sorte qu’un baiser, une main posée, un regard prolongé ou un mot susceptible d’être interprété tombent sous le coup de la loi. La seconde aggrave les peines, portées jusqu’à dix ans de travaux forcés (Zuchthaus), et institue un paragraphe 175a pour les cas aggravés.35 Tout est en place pour faire d’une législation d’origine wilhelminienne, jusque-là d’application limitée, une machine de persécution de masse.
| Période | Condamnations (ordre de grandeur) | Régime du texte |
|---|---|---|
| Weimar, années 1920 | ≈ 800 / an | Acte caractérisé exigé ; campagne d’abrogation en cours |
| IIIe Reich, 1937–1939 | ≈ 8 000 / an | "Unzucht" élargie ; peines aggravées (paragraphe 175a) |
| 1933–1945 (cumul) | ≈ 100 000 enquêtés ; ≈ 50 000 condamnés ; 5 000–15 000 déportés | Version nazie en vigueur |
| RFA, 1949–1969 | ≈ 50 000 condamnés | Version nazie maintenue jusqu’en 1969 |
L’effet, immédiat et mesurable, se lit dans les chiffres, les condamnations passant d’environ 800 par an avant 1933 à plus de 8 000 par an entre 1937 et 1939, soit une multiplication par dix. Sur la base des archives judiciaires conservées, on estime à environ cent mille les hommes ayant fait l’objet d’une enquête sous le paragraphe 175 entre 1933 et 1945, à une cinquantaine de mille les condamnés, et entre cinq et quinze mille les déportés au titre du Rosa Winkel, selon les travaux de Lautmann, Jellonnek et Giles. En dix ans, la législation nazie a persécuté plus d’hommes pour leur homosexualité que la République de Weimar en quatorze, dans un rapport d’environ vingt à un.
Et le paragraphe 175 dans sa version nazie restera en vigueur dans la République fédérale d’Allemagne jusqu’en 1969, soit vingt-quatre ans après la chute du Reich. Nul gouvernement de Bonn ne le révisera avant la réforme de cette année-là, et le texte ne sera entièrement abrogé qu’en 1994. C’est assez dire la profondeur du legs.
2.4 — La machine répressive, Reichszentrale, Rosa Liste et Gestapo des mœurs
Le 10 octobre 1936, par décret du Reichsführer-SS Heinrich Himmler, naît à Berlin la Reichszentrale zur Bekämpfung der Homosexualität und der Abtreibung, Office central du Reich pour la répression de l’homosexualité et de l’avortement, placée sous l’autorité directe de la Gestapo.36 C’est, dans l’histoire mondiale, la première institution policière d’État explicitement et exclusivement vouée à la traque systématique des homosexuels. Nul État totalitaire concurrent ne s’est doté d’un tel organe spécialisé, pas même l’URSS de Staline, qui recriminalisa pourtant l’homosexualité en 1934, ni l’Italie fasciste. On met alors en place ce qui deviendra l’instrument central du dispositif, la Rosa Liste, la Liste rose, fichier des hommes suspectés d’homosexualité qu’alimentent les dénonciations, les interrogatoires, les confessions extorquées et la surveillance des bars, des saunas, des cafés et des annonces de rencontres dans la presse. Fin 1940, le fichier porte plus de trente mille noms, et plus de cent mille à la fin de la guerre.
L’infrastructure de persécution gagne toute la machine policière. Au sein de la Gestapo, le département II S, Sonderreferat Homosexualität, section spéciale homosexualité, coordonne les enquêtes sur l’ensemble du territoire. Les méthodes vont de la torture pour arracher des aveux aux confrontations brutales entre suspects, jusqu’au chantage à la dénonciation des partenaires en échange de remises de peine. On contraint systématiquement les hommes interrogés à fournir la liste de tous leurs partenaires masculins, parfois sur dix ou quinze ans en arrière, d’où un effet de cascade, un homme arrêté entraînant en moyenne huit à dix arrestations nouvelles. À l’érotologie de Hirschfeld et à la sexologie weimarienne succède une criminologie d’État qui fait de l’orientation sexuelle un objet de police.
Ce dispositif exprime la doctrine du régime tout entier, bien au-delà d’une faction zélée du parti, et prolonge en infrastructure ce que l’article 24 du programme de 1920 et la réponse de 1928 au questionnaire de Hirschfeld avaient posé en principe. Il ne sera démantelé qu’à la libération de Berlin par l’Armée rouge, en avril 1945. Neuf ans durant, sans interruption, une administration spécialisée aura traqué les homosexuels allemands.
2.5 — Bad Tölz (18 février 1937) et l’édit du Führer (15 novembre 1941), la doctrine SS portée à son extrémité létale
Deux pièces mènent à l’édit du Führer prévoyant la peine capitale pour tout membre de la SS pris en flagrant délit d’homosexualité — le discours doctrinal de Himmler à Bad Tölz, puis le décret de novembre 1941 — et elles forment, à elles seules, la réfutation la plus radicale du mythe contraire.
Le 18 février 1937, devant l’ensemble des SS-Gruppenführer réunis à la SS-Junkerschule de Bad Tölz, en haute Bavière, Heinrich Himmler prononce le discours doctrinal qui codifiera pour huit ans la position du Reichsführer sur la question homosexuelle. Le texte, conservé dans les Geheimreden éditées par Bradley Smith et Agnes Peterson, forme l’exposé interne le plus long et le plus systématique qu’un dignitaire du IIIe Reich ait jamais produit sur ce sujet, sans équivalent dans aucun autre régime totalitaire.37
Himmler y dresse d’abord ce qu’il donne pour une statistique démographique catastrophique, l’Allemagne comptant selon lui un à deux millions d’homosexuels, de quoi menacer l’équilibre reproductif du peuple. À cette “pestilence” il ajoute les deux millions de morts de la Première Guerre, pour conclure que sans extirpation radicale “notre peuple est perdu”. Le diagnostic est apocalyptique, mais il appelle surtout une prescription. Himmler invoque ce qu’il présente comme la solution des anciens Germains, écho lointain de la Germania de Tacite, “ils les noyaient dans les marais”.38 Le mot allemand est Sumpf. Il réclame la peine capitale pour tout SS pris en flagrant délit, la castration, le camp de concentration. Pas un instant, dans ce long discours, ne perce une nuance favorable, une exception tactique, une allusion à quelque utilité, et l’ensemble dessine un manifeste d’extermination.
Ce qui rend Bad Tölz décisif tient moins à la radicalité du propos qu’à son cadre, ce propos étant tenu devant l’élite restreinte du régime, en privé, sans destinataire public à séduire, sans propagande à fabriquer, sans audience à ménager. C’est la parole du chef de la SS, devant ses subordonnés directs, sur la position véritable du régime, et cette parole ne s’écarte pas d’un centimètre de la ligne publique, qu’elle prolonge, radicalise et met en machine. L’idée que le nazisme aurait été, en coulisses, autre chose que ce qu’il proclamait sur cette question ne survit pas au seul examen de Bad Tölz.
Quatre ans plus tard, Hitler en personne signe l’aboutissement juridique du dispositif. L’Erlass des Führers über die Reinhaltung von SS und Polizei, daté du 15 novembre 1941, en pleine offensive contre Moscou, prescrit la peine de mort pour tout membre de la SS ou de la police coupable d’actes homosexuels, y compris ceux que le paragraphe 175 ordinaire punissait plus légèrement. Le texte ne s’embarrasse d’aucun voile, qui veut purger la SS et la police “des parasites de disposition homosexuelle”, et frappe tout membre commettant “la débauche avec un autre homme” d’un “wird mit dem Tode bestraft”, “sera puni de mort”.39 On le tient secret de la population civile, pour cacher l’existence de tels cas au sommet, mais on le diffuse dans l’appareil. Entre la fin de 1941 et 1945, une trentaine de SS sont effectivement passés par les armes au titre de cet édit, et des centaines d’autres versés en bataillons disciplinaires ou en camps.
Le régime tue ses propres hommes, son élite biologique racialement triée, dès qu’il les soupçonne d’homosexualité. Qui persiste à parler d’un nazisme “secrètement gay” devrait pouvoir expliquer pourquoi le Führer signe, de sa main, l’arrêt de mort de ses propres officiers SS pour ce motif précis. La pièce, à elle seule, ferme le procès.
Aucun régime homosexuel caché ne fait fusiller ses propres invertis. Celui-là le fait, par décret du chef de l’État.
2.6 — La statistique de la persécution, le Rosa Winkel, les victimes
Le triangle rose, Rosa Winkel, est introduit dans les camps de concentration en 1937-1938. Cet insigne textile de couleur rose, cousu sur la veste de bagne à hauteur de poitrine et sur la jambe droite du pantalon, désigne le détenu condamné au titre du paragraphe 175. Il prend place dans la longue série codifiée des triangles, le rouge pour les politiques, le vert pour les criminels de droit commun, le noir pour les “asociaux”, le violet pour les Témoins de Jéhovah, et l’étoile à six branches pour les Juifs. Dans la hiérarchie informelle des camps, le triangle rose figure tout en bas, et le détenu qui le porte est méprisé non seulement des SS mais des autres détenus, politiques compris, mis aux travaux les plus durs, à la Strafkompanie, isolé des autres bagnards par crainte de contagion morale.

Le taux de mortalité des porteurs du triangle rose, qu’a établi Rüdiger Lautmann dans son étude pionnière publiée en 1980 dans le Journal of Homosexuality, atteint près de 60 %, sensiblement au-dessus de celui des détenus politiques (41 %), et que seul dépasse celui des Juifs et des Soviétiques.40 Sur les cinq à quinze mille hommes déportés au titre du paragraphe 175, entre trois et neuf mille ne sont jamais revenus.
Heinz Heger, pseudonyme du Viennois Josef Kohout, arrêté en mars 1939 à dix-neuf ans et libéré de Flossenbürg en avril 1945, a livré dans Die Männer mit dem rosa Winkel (1972), traduit en français sous le titre Les hommes au triangle rose (1981), le témoignage qui a brisé le silence d’après-guerre sur cette catégorie de victimes.41 Pierre Seel, Alsacien dénoncé à la Gestapo de Mulhouse en mai 1941, déporté à Schirmeck, témoin du dépeçage par chiens de son ami devant les détenus rassemblés, réduit au silence jusqu’en 1981, n’a publié ses mémoires qu’en 1994. Rudolf Brazda, déporté à Buchenwald de 1942 à 1945, est mort en France en août 2011 à quatre-vingt-dix-huit ans, dernier porteur connu du triangle rose.
Au camp de Buchenwald, à partir de 1944, le Dr Carl Værnet, médecin SS danois, conduit sous l’autorité de Himmler une série d’expériences pseudo-médicales sur des prisonniers homosexuels, des implants hormonaux censés “guérir” l’inversion, selon une théorie qui voulait faire de l’homosexualité une carence endocrinienne. Une quinzaine d’hommes y passent, dont plusieurs meurent dans les jours qui suivent. Værnet quittera Buchenwald en mars 1945 muni de ses dossiers, et arrêté par les Britanniques au Danemark, il s’évadera pour finir sa vie en Argentine en 1965, sans avoir jamais été jugé.
Le sort de ces hommes est demeuré l’angle mort le plus durable de l’historiographie d’après-guerre, pour une raison qui se passe de commentaire, le paragraphe 175 dans sa version nazie de 1935 restant en vigueur en République fédérale d’Allemagne jusqu’en 1969. Les triangles roses libérés des camps en 1945 regagnèrent la prison, parfois sur-le-champ, leurs condamnations nazies ayant été tenues pour valides par les tribunaux de Bonn, puis confirmées par la Cour constitutionnelle en 1957.42 Le gouvernement allemand n’a réhabilité les victimes nazies du paragraphe 175 qu’en 2002, et n’a annulé les condamnations d’après-guerre, en les indemnisant, qu’en 2017. Ce silence d’un demi-siècle administre à lui seul la réfutation matérielle la plus accablante du mythe du “nazisme gay”, car on ne garde pas cinquante ans le silence sur des persécutés qu’un régime aurait protégés. On le garde sur des persécutés qu’il a traqués, et dont le tort, aux yeux des juges d’après-guerre, restait celui que le régime nazi leur avait imputé.
2.7 — La destruction de la culture homosexuelle weimarienne, l’Institut Hirschfeld
Ce que le régime a détruit en 1933-1934, on l’a depuis presque tout oublié. L’Allemagne de Weimar (1919-1933), et Berlin en particulier, formait alors la capitale mondiale de la culture homosexuelle et transgenre visible. Magnus Hirschfeld, sexologue juif, social-démocrate et homosexuel, y avait fondé en 1919 son Institut für Sexualwissenschaft, centre de recherche pionnier sur l’homosexualité et la transidentité, doublé d’une plateforme militante pour l’abrogation du paragraphe 175. Berlin comptait entre soixante-cinq et cent bars gays et lesbiens recensés, des journaux ouvertement homosexuels à fort tirage, Die Freundschaft, Der Eigene, Die Freundin, et des associations militantes massives comme le Bund für Menschenrecht, qui revendiquait jusqu’à 48 000 membres.43 C’est cette infrastructure entière, sans précédent au monde, que les quatre premiers mois du régime nouveau démantèleront méthodiquement.

Magnus Hirschfeld ouvre le 6 juillet 1919, In den Zelten 9-10, sur la lisière nord-est du Tiergarten, l’Institut für Sexualwissenschaft, qui restera jusqu’au 6 mai 1933 le centre de recherche le plus avancé et la principale plateforme militante mondiale sur les questions d’homosexualité, de transidentité et de droit sexuel. L’institut abrite une bibliothèque spécialisée d’environ vingt mille volumes, des dizaines de milliers de photographies et de questionnaires que Hirschfeld accumule depuis trente ans, et un département de consultations cliniques où se délivrent les premières Transvestitenscheine, ces autorisations de port de vêtements de l’autre sexe que Hirschfeld avait obtenues de la police berlinoise dès 1908 pour ses patientes et patients transgenres. C’est là que se suit, à partir de 1930, la transition de Lili Elbe. André Gide y vient en 1920, Christopher Isherwood y loge en 1929-1930 et y prend les notes qui deviendront Goodbye to Berlin, Walter Benjamin y donne une conférence, Klaus Mann y est reçu.
Hirschfeld lui-même, depuis l’agression subie à Munich en octobre 1920, où un commando völkisch l’avait roué de coups et laissé pour mort sur le pavé, au point que sa nécrologie parut le lendemain dans les journaux nationalistes, se savait l’une des cibles désignées de l’antisémitisme allemand le plus virulent. En novembre 1930, il part pour un tour du monde de conférences qui durera deux ans et demi. Lorsque Hitler accède à la chancellerie le 30 janvier 1933, Hirschfeld se trouve à l’étranger, et ses amis le dissuadent de rentrer, de sorte qu’il se réfugie à Zurich, puis à Paris, enfin à Nice.
Le 6 mai 1933, à neuf heures du matin, une centaine d’étudiants de la Deutsche Studentenschaft, l’union nationale des étudiants nazifiée, encadrés par la SA, font irruption à l’Institut, un camion à leur suite. Quatre heures durant, ils saccagent les bureaux, fracassent les vitrines des collections, déchirent les questionnaires et brûlent sur place les dossiers cliniques, y compris les dossiers nominatifs des patients homosexuels et transgenres qui s’étaient confiés à l’institut, livrés du même coup à la police politique du nouveau régime. Ils chargent dans le camion plus de dix mille volumes de la bibliothèque, des milliers de manuscrits et le buste de bronze grandeur nature de Hirschfeld qui ornait le hall. À midi, tout est consommé, l’Institut a vécu et ne rouvrira jamais.

Le 10 mai 1933 au soir, sur l’Opernplatz de Berlin, l’actuelle Bebelplatz, la Deutsche Studentenschaft organise l’autodafé central que dix-huit autres villes universitaires d’Allemagne répètent au même moment. Le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, prononce l’allocution d’ouverture. On projette au feu les ouvrages saisis en plusieurs bûchers thématiques, annoncés un à un par des étudiants criant les Feuersprüche, les “invocations de feu”. Le quatrième bûcher revient aux “écrits de Magnus Hirschfeld”, et avant qu’il ne s’embrase, on porte le buste de bronze de l’institut en procession à travers la place, élevé au-dessus de la foule, puis jeté dans les flammes.44 C’est, à notre connaissance, le seul autodafé du XXe siècle où l’effigie sculptée d’un homme fut rituellement brûlée, et le hasard voulut que Hirschfeld assistât à la scène, le surlendemain, dans un cinéma parisien où passait l’actualité Pathé. Il meurt d’une attaque cardiaque le 14 mai 1935, jour de son soixante-septième anniversaire.

La destruction de l’Institut n’est qu’une pièce d’un démantèlement plus vaste et systématique. Dans les trois mois qui suivent l’arrivée d’Hitler au pouvoir, on ferme Die Freundschaft, on interdit Der Eigene, fondé en 1896 par Adolf Brand et plus ancien périodique homophile au monde, on suspend les presses lesbiennes. Le Bund für Menschenrecht, principale association homophile allemande, est dissous. Adolf Brand voit son domicile perquisitionné six fois entre mars et août 1933, et il mourra dans le bombardement allié de Berlin en février 1945, dans une maison vidée de toutes ses archives. Les soixante-cinq à cent bars homosexuels recensés à Berlin ferment un à un, et l’Eldorado de la Motzstraße, café-cabaret le plus célèbre du Berlin nocturne, devient dès mars 1933 une permanence de la SA.

Toute la culture homosexuelle visible de Weimar, la plus dense, la plus militante et la plus créatrice qu’aucune métropole occidentale ait produite avant les années 1970, est démantelée en quatre mois, sans qu’un seul des architectes nazis de cette destruction soit jamais contredit en interne. Un régime qu’on prétend secrètement homosexuel aurait protégé Hirschfeld, conservé l’Institut, exploité ses archives à ses propres fins, gardé ouverts les bars de Berlin pour y placer ses officiers. Le régime nazi fit l’exact inverse, méthodiquement, en quatre mois, sous la direction du chef de la SA, Ernst Röhm, qui le mit en œuvre treize mois avant d’être lui-même exécuté pour les mêmes raisons. C’est là l’ironie tragique qu’aucun adversaire ne saurait dénouer, car ce sont les SA, sous Röhm, qui ont saccagé l’Institut Hirschfeld. La machine de persécution s’est mise en marche par les mains mêmes du seul dignitaire homosexuel du régime, qu’elle finirait par broyer à son tour. C’est dire combien la doctrine du parti primait, dès 1933, sur les inclinations privées de ses membres, fussent-elles celles du chef d’état-major de ses trois millions de chemises brunes.
Chapitre troisième
La généalogie de la fabrication
Sur la fabrique du mythe, le dossier se reconstitue au folio près. Quatre stations historiques, échelonnées sur près d’un siècle, ont produit, entretenu et propagé la double thèse adverse. Nulle d’entre elles n’a fonctionné en continuité doctrinale avec la précédente, chacune répondant à un contexte idéologique distinct, en sorte que leur cumul comme “sources” dans la bibliothèque d’un défenseur contemporain du mythe vaut, à soi seul, aveu de l’incohérence du dossier.
3.1 — La fabrication weimarienne (1931–1933), l’opération SPD-Bavière
L’arc commence à Munich, au printemps 1931. Le Münchener Post, organe quotidien du SPD bavarois, compte parmi les très rares journaux d’Allemagne à traquer le NSDAP avec constance, au point qu’Hitler le surnomme la Giftküche, la “cuisine empoisonnée”. Le Post publie en avril 1931 la première série d’articles consacrés à l’homosexualité d’Ernst Röhm. Les premières pièces sont fragiles, et les rédacteurs sociaux-démocrates en constatent vite, à l’interne, la fausseté ou l’invérifiabilité. La machine n’en est pas moins lancée. Le SPD bavarois engage cinq actions successives contre Röhm entre 1931 et 1932, dont aucune ne tient ni n’obtient la moindre condamnation. Jamais, dans son entier, le dossier judiciaire weimarien n’aura rien établi contre Röhm devant un tribunal, signe au demeurant que la magistrature de la République fonctionnait encore.45
Helmuth Klotz reprend l’opération en mars 1932 sur d’autres pièces. Transfuge professionnel passé au SPD après une rupture avec le NSDAP, il a mis la main sur la correspondance authentique échangée entre Röhm, alors instructeur militaire en Bolivie où Hitler embarrassé l’avait expédié en 1928, et Karl-Günther Heimsoth, médecin berlinois, militant conservateur-révolutionnaire et homosexuel notoire, qui avait forgé dans sa thèse soutenue à Erlangen en 1925 les concepts d’Heterophilie et d’Homophilie. Les lettres existent bel et bien et confirment ce que nul, dans le cercle restreint du parti, n’ignorait. Klotz publie son pamphlet, Der Fall Röhm, à 300 000 exemplaires expédiés par voie postale à toutes les notabilités du Reich. Le texte s’ouvre sur un proverbe en épigraphe, “Der Fisch stinkt vom Kopf her”, “le poisson pue par la tête”, où se concentre tout l’enjeu du dossier : un homme étant homosexuel, c’est tout son parti qui passerait pour pourri. La généralisation fait le mensonge, quand la pièce, elle, est authentique.
Le mouvement gagne en intensité jusqu’à la prise de pouvoir, puis se retourne contre ses auteurs. Le 9 mars 1933, six semaines après la nomination de Hitler à la chancellerie, la SA saccage les locaux du Münchener Post, en détruit les presses et en arrête les rédacteurs. Le journal cesse de paraître pour de bon. Erhard Auer, son directeur, est interné à Dachau, d’où il sortira vivant. Klotz parvient à fuir en France, puis en Tchécoslovaquie, mais repris en 1939 après l’occupation de Prague, il est déporté à Auschwitz et y est assassiné en 1943. Heimsoth, source involontaire qui avait authentifié le dossier Röhm, connaît une fin plus emblématique encore, lui qui, ayant fini par adhérer au NSDAP par fidélité conservatrice-révolutionnaire, est arrêté à Berlin le 1er juillet 1934, lors de la Nuit des Longs Couteaux, sur les listes établies par la SS, et exécuté sommairement le jour même. Le médecin qui avait correspondu avec Röhm sur leur homosexualité partagée tombe sous les balles du régime que sa correspondance avait servi à dénoncer, le transfuge qui avait diffusé cette correspondance meurt à Auschwitz, et le journal qui l’avait orchestrée est démantelé six semaines après l’accession au pouvoir des hommes qu’il avait combattus.
Harry Oosterhuis l’a établi dans son article fondateur de 1995, au titre éloquent, The “Jews” of the antifascist left.46 La gauche allemande, dans son obstination à retourner Röhm contre Hitler, a légitimé l’usage politique du paragraphe 175 comme arme de discrédit moral. Or, en 1932-1933, ce paragraphe fait encore l’objet d’une campagne d’abrogation que portent Hirschfeld, Kurt Hiller et le Bund für Menschenrecht. En s’en servant comme d’une matraque contre Röhm, le SPD bavarois et l’aile communiste antifasciste ont neutralisé, dans la conscience progressiste, l’arme juridique qu’eux-mêmes cherchaient par ailleurs à abolir. Les nazis durciront cette législation le 28 juin 1935, mais le sol intellectuel de l’usage politique du 175 avait été retourné par leurs adversaires de gauche, qui en avaient fait, contre Röhm, un instrument de honte publique avant que le régime n’en tirât une machine de persécution de masse. Le mythe du “nazisme gay” est né d’une opération politique qui a, dans les faits, affaibli la cause homosexuelle weimarienne au moment où elle aurait eu le plus besoin d’alliés, et préparé le terrain symbolique de sa répression.
3.2 — L’industrialisation cominternienne (1933–1939), l’apparat Münzenberg
Avec l’exil de Willi Münzenberg à Paris en mars 1933, l’opération change d’échelle. Münzenberg règne sur les antifascistes en fuite, lui qui, depuis 1921, est l’architecte de la propagande communiste extérieure la plus efficace que le Komintern ait jamais possédée.47 Le Münzenberg-Konzern, que les SS démantèlent en mars 1933, comptait sept maisons d’édition, deux quotidiens, dix-neuf magazines et une société de production cinématographique, ce qui lui valait, dans la presse libérale, le surnom de “Hugenberg rouge”. Député communiste au Reichstag de 1924 à 1933, Münzenberg installe en avril 1933 ses bureaux d’exil au 83, boulevard Montparnasse, à Paris, et c’est là, dans ce qu’on appellera “l’apparat Münzenberg”, que se prépare le Braunbuch.
Münzenberg s’entoure d’une équipe de premier ordre. À la rédaction, Otto Katz, communiste tchèque et juif, qui signera plusieurs contributions du pseudonyme d’André Simone, et que l’on pendra à Prague en décembre 1952 dans le procès Slánský, condamné comme “agent sioniste-titoïste-trotskyste” sur la foi d’aveux extorqués qui parodiaient sinistrement les méthodes de propagande qu’il avait lui-même apprises à Paris vingt ans plus tôt. À ses côtés, Arthur Koestler, employé de l’apparat parisien de 1933 à 1938, décrira en détail, dans The Invisible Writing (1954), la fabrication interne du livre, ses “preuves” inventées, ses “témoins” rétribués, ses “lettres” reconstituées.48 Il avouera en particulier que les chapitres attribuant l’incendie du Reichstag à une “clique d’homosexuels SA” tenaient pour l’essentiel de la fabrication de bureau, exécutée sous pression pour un public qu’il fallait emporter sans délai.

Le Braunbuch über Reichstagsbrand und Hitlerterror paraît à Paris en août 1933 chez les Éditions du Carrefour, la maison parisienne de Münzenberg. Au tirage initial de 25 000 exemplaires en français succéderont, en moins d’un an, des éditions en dix-sept langues, pour un tirage cumulé qu’on estime entre 500 000 et un million d’exemplaires.49 Le livre passe clandestinement en Allemagne sous des couvertures factices, Mein Kampf, manuels scolaires, traités de mécanique. Pour deux générations de lecteurs occidentaux, le Braunbuch tiendra lieu d’histoire officielle du IIIe Reich naissant.
Or le Braunbuch, écartant son auteur réel, le communiste-de-conseils néerlandais Marinus van der Lubbe, arrêté sur place, jugé à Leipzig à l’automne 1933 et exécuté en janvier 1934, attribue l’incendie du Reichstag du 27 février 1933 à une machination que les SA auraient ourdie eux-mêmes. Plus précisément, il impute le forfait à une “clique d’invertis” réunissant Edmund Heines, Karl Ernst et Walter Kayser, lesquels se seraient servis de van der Lubbe comme d’une “marionnette sexuelle” par le truchement d’un certain Georg Bell, opportunément assassiné quelques mois plus tôt dans une auberge du Tyrol autrichien. Bell fournit ainsi le témoin muet idéal, à qui l’on prête une mythique “liste de jeunes hommes” que nul ne produira jamais, fabrication pure qu’Anson Rabinbach a pulvérisée. Cette liste fantôme structure tout le récit, et n’a jamais existé.

L’enquête menée trente ans plus tard par Fritz Tobias, parue d’abord en feuilleton dans Der Spiegel puis en livre en 1962 sous le titre Der Reichstagsbrand. Legende und Wirklichkeit, a établi définitivement, archives policières à l’appui, que van der Lubbe avait agi seul.50 Hans Mommsen en 1964, puis Anson Rabinbach en 2008, ont parachevé la démolition. Depuis 1965, et sans contestation universitaire sérieuse, la thèse de l’incendie homosexuel-nazi est restée ce qu’elle avait toujours été dans la conscience de ses propres auteurs, une fiction de bureau fabriquée sous pression dans un immeuble du boulevard Montparnasse.
La trajectoire finale de Münzenberg est tout aussi parlante. Lorsque les procès de Moscou de 1936-1938 emportent les vieux bolcheviks, il refuse de cautionner les exécutions, rompt avec Staline en 1937, et se voit exclu du KPD en 1938. Interné en France en septembre 1939 comme ressortissant ennemi du Reich, libéré en juin 1940 au moment de la débâcle, il prend la route du Sud et disparaît le 21 juin. On retrouve son corps le 17 octobre 1940 dans une forêt près de Saint-Marcellin, en Isère, pendu à la branche basse d’un chêne. La gendarmerie française conclura au suicide, tandis que Babette Gross, sa compagne et biographe, puis Stephen Koch, ont rendu très plausible l’hypothèse d’une exécution par le NKVD, Staline rattrapant ses anciens propagandistes au moment où le pacte germano-soviétique d’août 1939 rendait leur mémoire embarrassante.51
L’inventeur du mythe de “l’incendie homosexuel-nazi du Reichstag” est mort, sans procès ni tombe, des mains de ceux-là mêmes qui l’avaient employé. C’est dans cette généalogie sombre, et là seulement, que la “clique homosexuelle SA” de l’incendie du Reichstag aura jamais existé. Nulle archive ne l’a authentifiée, et le pouvoir qui l’avait inventée a fini par dévorer ses inventeurs.
3.3 — Le sensationnalisme français (1960–1980), Pauwels, Bergier, Planète, Ravenscroft
En France, le mythe, du moins son versant occulte, vient massivement d’un seul livre, Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier (Gallimard, 1960), best-seller du “réalisme fantastique”, autant dire un objet éditorial étranger à toute discipline historique. L’opération cominternienne de 1933-1940 était retombée au lendemain de la guerre, et le mythe entre alors dans une seconde vie par une tout autre porte, celle de l’édition française grand public des années 1960.
Les deux auteurs sont des figures que tout, dans leur trajectoire, prédestinait à cette synthèse improbable. Louis Pauwels, né en 1920, fils naturel d’un autodidacte gurdjieffien, biographe de Gurdjieff, maniait une écriture élastique entre l’enquête, l’essai et la fiction. Jacques Bergier, né Yakov Berger à Odessa en 1912 dans une famille juive émigrée, ingénieur chimiste polyglotte, résistant au sein du réseau Marco Polo, fut arrêté à Lyon en novembre 1943, livré à la Gestapo de Klaus Barbie, déporté à Mauthausen et libéré en mai 1945. Que l’un des deux principaux propagateurs en France de la mythologie occulto-nazie ait été un déporté juif rescapé de Mauthausen compte parmi les paradoxes les plus glaçants de cette généalogie, l’expérience de l’horreur réelle ayant nourri chez Bergier non la sobriété historique mais une obsession ésotérique, qu’il déversera sans frein dans le livre de 1960.
L’ouvrage se donne pour un manifeste du “réalisme fantastique”, hybride revendiqué du surréalisme, de la science-fiction d’après-guerre et de l’ésotérisme guénonien. Sa méthode tient à l’accumulation de coïncidences saisissantes, à l’agrégation de sources hétérogènes, au refus délibéré de toute hiérarchie des preuves. Sur le IIIe Reich, le livre soutient en substance que le nazisme fut un mouvement d’inspiration occulte, guidé par des connaissances ésotériques héritées de l’Atlantide, de Mu, du Tibet et des traditions germaniques perdues, mis en œuvre par une élite initiatique organisée autour des sociétés de Thulé et de Vril. Wewelsburg y devient le temple central de l’ordre noir, l’Ahnenerbe en forme le séminaire, le Tibet la source spirituelle, Hörbiger la cosmologie officielle. Pas une des affirmations du chapitre nazi ne s’appuie sur une archive vérifiable, le reste se réduisant à des “informations recueillies auprès de témoins”, des “confidences d’initiés” et des “documents internes” jamais reproduits, jamais localisés, jamais authentifiés.52
Le succès est foudroyant, plus d’un million d’exemplaires en France, deux millions dans le monde, une trentaine de traductions. Pauwels et Bergier fondent en 1961 la revue Planète, éphémère porte d’entrée par laquelle toute une génération de lecteurs cultivés français pénétra dans l’imaginaire occulto-nazi. La revue prépare, sans dessein politique avoué, le terreau intellectuel d’un grand public lettré pour qui “nazisme” deviendra synonyme, par évidence rêveuse, d’occultisme, de runologie et de société secrète.
Le bouclage anglo-saxon vient en 1973 avec The Spear of Destiny de Trevor Ravenscroft, journaliste britannique qui prétend tenir ses informations d’un “vieux maître anthroposophe”, Walter Johannes Stein, mort en 1957 et donc commodément hors d’état de répondre. Stein avait bien connu Hitler dans la Vienne d’avant 1914, mais sa famille n’a cessé de dénoncer la falsification de ses prétendus propos par Ravenscroft, qui avoue dans le livre même avoir comblé les blancs des “entretiens” par des “techniques psychiques” censées accéder à la mémoire post-mortem du défunt. L’ouvrage se vendra à plus de cinq cent mille exemplaires et deviendra la source d’à peu près toute la littérature occulto-nazie anglo-saxonne ultérieure, jusqu’aux fictions populaires, d’Indiana Jones à Hellboy, qui fixeront dans l’imaginaire international le cliché du nazi sorcier.
Or, et c’est ici que la généalogie se retourne contre ceux qui la brandissent, l’érudition a tranché. Nicholas Goodrick-Clarke, dont The Occult Roots of Nazism (1985) sert invariablement de preuve aux amateurs, passe en réalité son appendice E à démolir le mythe, tenant la quasi-totalité des livres populaires des années 1960-1975 sur l’occultisme nazi pour “sensationnalistes et mal documentés”.53 Stéphane François, du CNRS, lui a consacré L’occultisme nazi (2020), où il conclut que “les rapports de l’occultisme et du nazisme relèvent du mythe” et que “l’occulte n’a joué aucun rôle dans la structure du IIIe Reich ni dans son idéologie”.54 Le verdict de chaire est unanime, et l’est depuis 1985. Ce qui survit, à partir des années 1990, n’est plus l’œuvre d’historiens mais d’opérateurs idéologiques venus d’un horizon que nul, dans les cabinets de Gallimard de 1960, n’eût soupçonné.
3.4 — La réactivation évangélique américaine (depuis 1995), Lively, Abrams, Kampala
La version moderne du mythe homosexuel vient d’un seul livre, The Pink Swastika (1995) de Scott Lively et Kevin Abrams, que l’historiographie tient pour une pseudo-histoire.55 L’ouvrage paraît chez un petit éditeur évangélique de l’Oregon, sans qu’aucune université, aucune presse universitaire, aucun comité de lecture d’histoire contemporaine l’ait jamais validé. C’est un objet éditorial tout entier étranger à la discipline, dont la vie propre se déroule dans un circuit confessionnel et militant.
Scott Lively, né en 1957, avocat de l’Oregon devenu pasteur évangélique après une conversion en 1986, s’est fait une spécialité de la campagne anti-LGBT internationale, dont The Pink Swastika tient lieu de manifeste fondateur. Son co-auteur, Kevin Abrams, juif orthodoxe israélo-américain, forme avec lui l’une des alliances idéologiques les plus improbables de la fin du XXe siècle. Le livre a pour thèse centrale qu’une “élite homosexuelle” aurait conçu, dirigé et porté le mouvement nazi de bout en bout, et que la persécution des homosexuels en camps, fait que les auteurs ne peuvent nier et concèdent du bout des lèvres, n’aurait frappé que les “homosexuels efféminés”, les “homosexuels virils” passant pour les vrais maîtres du régime. La distinction efféminé / viril vient de la sociologie wilhelminienne de Hans Blüher et de la Männerbund-Theorie, mais Blüher reste un cas marginal de l’histoire des idées allemande, étranger au nazisme qu’il a d’ailleurs critiqué, et sa théorie n’a nul ancrage institutionnel dans le NSDAP, dont la doctrine officielle contredit terme à terme toute valorisation du Männerbund homoérotique.
L’appareil documentaire de The Pink Swastika repose presque tout entier sur trois sources, dont la nature même trahit la méthode. La première est Der Fall Röhm de Klotz, repris en bloc, sans un mot du contexte SPD weimarien, sans Oosterhuis. La deuxième est le Braunbuch, repris en bloc, sans Tobias, sans Mommsen, sans Rabinbach, sans la moindre allusion à l’aveu de Koestler. La troisième est Le Matin des magiciens dans sa traduction américaine de 1963, repris en bloc, sans Goodrick-Clarke, sans François. La structure bibliographique de The Pink Swastika avoue à elle seule sa non-historicité, agrégeant sans hiérarchie ni critique les trois grandes vagues successives du mythe, la propagande SPD de 1931, l’industrialisation cominternienne de 1933, la fantaisie franco-américaine de 1960. Il suffit, à la lettre, de citer les sources que Lively cite pour montrer qu’il n’a lu aucun de leurs réfutateurs universitaires.
L’historiographie s’était longtemps dispensée d’une réfutation systématique, tant l’objet paraissait disqualifié par avance. Andrew Wackerfuss en a finalement produit le démantèlement dans Stormtrooper Families (2015), recherche d’archives de quatre cents pages qui établit l’existence, dans les premières SA des années 1920, d’une sous-culture homoérotique réelle mais limitée, minoritaire et contestée, structurellement subordonnée, et éradiquée pour de bon en 1934.56
Que fait, alors, Scott Lively de ce livre que nul ne lit dans les départements d’histoire ? À partir de 1995, il en fait une arme politique. En mars 2009, Lively se rend en Ouganda à l’invitation de cadres locaux, et à Kampala, devant un parterre de législateurs, d’universitaires et de pasteurs réunis trois jours durant dans une conférence intitulée “Seminar on Exposing the Homosexual Agenda”, il présente la thèse de The Pink Swastika comme la clé d’un “mouvement homosexuel mondial” qu’il assimile à un complot d’inspiration nazi-marxiste résurgent. Six mois plus tard, en octobre 2009, le député David Bahati dépose le projet de loi connu sous le nom d’Anti-Homosexuality Bill, surnommé de par le monde Kill the Gays Bill, qui prévoit la peine de mort pour certaines catégories d’actes homosexuels.57
La loi est adoptée en version atténuée, réclusion à perpétuité au lieu de mort, en février 2014, puis annulée six mois plus tard par la Cour constitutionnelle ougandaise pour vice de procédure, avant d’être réintroduite, élargie cette fois à la peine capitale pour “homosexualité aggravée”, par l’Anti-Homosexuality Act 2023, promulgué en mai 2023. L’organisation Sexual Minorities Uganda (SMUG) poursuit Scott Lively devant le tribunal fédéral du Massachusetts en 2012, sous la qualification de crime contre l’humanité, par la voie de l’Alien Tort Statute. Le juge Michael Ponsor rend en juin 2017 une décision qui restera dans les annales, rejetant la poursuite pour défaut de juridiction extraterritoriale, conséquence de l’arrêt Kiobel de la Cour suprême (2013), tout en inscrivant dans le corps même de son ordonnance de vingt-cinq pages que les actes reprochés à Lively relèvent de la complicité d’un “crime contre l’humanité de persécution”, et qualifiant ses thèses de crackpot bigotry, “bigoterie de fou”, qui “pourrait être balayée comme pathétique, n’était le mal terrible qu’elle peut causer”.58 C’est, à notre connaissance, le seul cas d’une opinion judiciaire fédérale américaine qui qualifie un livre d’histoire de littérature de fou tout en lui reconnaissant une efficacité criminogène internationale.
Conclusion
Généalogie de l’erreur, et verdict de chaire
L’essentiel est dans la généalogie de l’erreur. La droite qui répète “nazisme néo-païen et gay” se nourrit, sans même le savoir, à deux sources strictement adverses pour qui prétend tenir une position cohérente, d’un côté le sensationnalisme éditorial français des années 1960, de l’autre la propagande communiste en exil, ressuscitée par le fondamentalisme évangélique américain via Lively. Tenir ensemble Münzenberg et Lively comme sources doctrinales suppose un éclectisme de bibliothèque qu’on n’oserait nulle part ailleurs.
L’arc des quatre stations dit la même chose par sa seule succession. La gauche allemande, voulant retourner la machine pénale contre l’extrême droite, a forgé en 1931 le mythe qui légitimerait douze ans plus tard la machine pénale antihomosexuelle nazie, et ses héritiers vivants furent assassinés à Dachau, à Auschwitz, à Birkenau. La propagande communiste en exil l’a industrialisé en 1933 dans un livre dont l’inventeur fut, selon toute vraisemblance, assassiné par les services qui l’avaient employé. Le sensationnalisme édité l’a relancé en 1960 dans la France lettrée, sous la plume d’un rescapé de Mauthausen, et l’ironie en est insoutenable. Le fondamentalisme évangélique américain l’a remis en circulation en 1995 dans un livre que l’université tient pour indigne de réfutation, mais qui inspire en 2014 puis en 2023 des lois prévoyant la pendaison des homosexuels en Ouganda.
Telles sont les quatre stations par lesquelles a transité, un siècle durant, ce mythe, et tel est l’inventaire que nul adversaire ne pourra plus brandir sans devoir choisir, dans cette chaîne, le maillon qu’il prétend défendre. Choisira-t-il le SPD bavarois d’avril 1931, le Komintern de Paris d’août 1933, Pauwels et Bergier d’octobre 1960, Lively et Abrams de 1995 ? Pas un de ces maillons ne se laisse défendre sans répudier les trois autres, et nulle part ne se trouve une cinquième source. Le mythe ne tient que dans la confusion historiographique de ses propres défenseurs.
Quant au versant religieux, tout repose sur une confusion unique : celle de l’anticléricalisme, réel, attesté, parfois virulent chez Bormann, Goebbels ou Hitler en privé, avec le néo-paganisme, marginal, raillé, sabordé, jamais doctrinal. L’anticléricalisme est un enfant des Lumières et des guerres intestines du christianisme, et reste étranger à tout retour à Wotan. L’aile qui le portait le plus loin fut justement celle qui pourchassa les païens privés du Reich, à l’été 1941, dans la plus grande rafle anti-occultiste du siècle. Voilà pourquoi la pièce la plus lourde du dossier adverse, la note de Bormann, prouve une fois retournée l’exact contraire de ce qu’on lui fait dire.
Le mythe ne tient que dans la confusion historiographique de ses propres défenseurs. Il n’existe nulle part une cinquième source.
Les noms qui forment l’épine dorsale de la discipline disent l’ampleur de la convergence, Steigmann-Gall, Goodrick-Clarke, Kershaw, Evans, Chapoutot, François, Oosterhuis, Wackerfuss, Marhoefer, Giles, Plant, Rabinbach, Tobias, Mommsen, soit un consensus de chaire en chaire à travers trois continents. Et que personne ne nous oppose la crainte d’un procès, car sur ce sujet précis, et sur lui seul, la pression judiciaire ne joue pas dans le sens qu’on imagine, puisque c’est le propagateur du mythe, Lively, qu’un juge fédéral a tenu pour complice d’un crime contre l’humanité, quand ses contradicteurs demeurent, eux, hors d’atteinte. Rien ne forçait donc cette convergence des chaires, qui s’est faite par la seule pesée des archives.
La documentation réelle se trouve toute du côté qui démontre la fausseté des deux thèses. Quiconque soutiendrait l’inverse devrait produire historiens, archives, sources primaires, et ce dossier-là reste vide.

Annexes
Chronologie, tableaux, pièces à conviction
Annexe A — Chronologie comparée (1871–2023)
On a réuni ici, dans un seul fil, les dates des trois ordres : la doctrine et la politique religieuses du régime (en filigrane chrétien) ; la persécution des homosexuels ; la fabrique du mythe. Leur entrelacement seul est instructif.
| Date | Événement | Ordre |
|---|---|---|
| 1871 | Le paragraphe 175 entre au code pénal du Reich | persécution |
| 1897 | Hirschfeld fonde le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee | persécution |
| 1919 | Ouverture de l’Institut für Sexualwissenschaft (6 juillet) | persécution |
| 24 fév. 1920 | Programme du NSDAP, art. 24 : "christianisme positif" | religion |
| 14 mai 1928 | Réponse hostile du NSDAP au questionnaire de Hirschfeld (VB) | persécution |
| 1930 | Rosenberg publie le Mythus des 20. Jahrhunderts | religion |
| avr. 1931 | Le Münchener Post lance la campagne contre Röhm | mythe |
| mars 1932 | Klotz : Der Fall Röhm, 300 000 ex. | mythe |
| 30 janv. 1933 | Hitler chancelier | — |
| 27 fév. 1933 | Incendie du Reichstag (van der Lubbe) | mythe |
| 6 mai 1933 | Saccage de l’Institut Hirschfeld | persécution |
| 10 mai 1933 | Autodafé de l’Opernplatz (bûcher Hirschfeld) | persécution |
| 20 juil. 1933 | Signature du Reichskonkordat avec le Saint-Siège | religion |
| août 1933 | Parution du Braunbuch à Paris (apparat Münzenberg) | mythe |
| 7 fév. 1934 | Le Mythus de Rosenberg mis à l’Index par Rome | religion |
| 30 juin – 2 juil. 1934 | Nuit des Longs Couteaux ; exécution de Röhm | persécution |
| 28 juin 1935 | Durcissement du paragraphe 175 (en vigueur le 1er sept.) | persécution |
| 10 oct. 1936 | Création de la Reichszentrale anti-homosexualité | persécution |
| 18 fév. 1937 | Discours de Himmler à Bad Tölz | persécution |
| 14 mars 1937 | Encyclique Mit brennender Sorge | religion |
| 6 juin 1941 | Note Bormann : "NS et christianisme inconciliables" | religion |
| 9 juin 1941 | Début de l’Aktion Heß (rafle anti-occultiste) | religion |
| juil.–août 1941 | Sermons de Mgr von Galen contre l’Aktion T4 | religion |
| 24 août 1941 | Arrêt officiel de l’Aktion T4 | religion |
| sept. 1941 | Retrait du Crucifix-Erlass bavarois | religion |
| 15 nov. 1941 | Édit du Führer : peine de mort pour homosexualité dans la SS | persécution |
| 1960 | Le Matin des magiciens (Pauwels & Bergier) | mythe |
| 1962 | Tobias établit que van der Lubbe agit seul | mythe (réfutation) |
| 1969 / 1994 | RFA : paragraphe 175 réformé / abrogé | persécution |
| 1985 | Goodrick-Clarke récuse le "nazisme occulte" (app. E) | mythe (réfutation) |
| 1995 | The Pink Swastika (Lively & Abrams) | mythe |
| 2009 | Lively à Kampala ; dépôt de l’Anti-Homosexuality Bill | mythe (effets) |
| 2017 | Jugement Ponsor ; la RFA annule et indemnise les condamnations d’après-guerre | mythe / justice |
| 2023 | Ouganda : Anti-Homosexuality Act (peine de mort) | mythe (effets) |
Annexe B — Les quatre stations du mythe
Le tableau ci-dessous résume l’incohérence structurelle de la “bibliothèque” du mythe : quatre foyers idéologiquement incompatibles, dont aucun ne peut être adopté sans répudiation des trois autres.
| Station | Date / lieu | Acteurs | Produit | Destin |
|---|---|---|---|---|
| Propagande social-démocrate | 1931–1932, Munich | SPD bavarois, Münchener Post, H. Klotz | Le "cas Röhm" comme arme morale | Cinq procès perdus ; auteurs déportés ou tués par le régime |
| Industrialisation cominternienne | 1933, Paris | Apparat Münzenberg, O. Katz, A. Koestler | Braunbuch : l’"incendie homosexuel-nazi" | Réfuté (Tobias 1962) ; fabrication avouée par Koestler ; Münzenberg assassiné |
| Sensationnalisme français | 1960, Paris | L. Pauwels, J. Bergier ; Planète ; T. Ravenscroft | Le Matin des magiciens : le nazisme occulte | Récusé par Goodrick-Clarke (1985) et François (2020) |
| Réactivation évangélique | 1995, Oregon → Kampala | S. Lively, K. Abrams | The Pink Swastika : l’"élite homosexuelle" nazie | Pseudo-histoire (Wackerfuss 2015) ; "crackpot bigotry" (juge Ponsor, 2017) |
Annexe C — Ce que dit le mythe, ce que dit l’archive
| Affirmation du mythe | Pièce d’archive contraire |
|---|---|
| Le régime était néo-païen, rompu avec le christianisme | Art. 24 (christianisme positif) jamais révisé ; Concordat de 1933 jamais abrogé ; 94,5 % de chrétiens au recensement de 1939 |
| Le sommet pratiquait un culte occulte (Wewelsburg, Ahnenerbe) | Aktion Heß (juin 1941) : rafle de centaines d’occultistes ; Wewelsburg inachevé puis incendié par Himmler ; Ahnenerbe marginale |
| Hitler était guidé par la mystique germanique | Mépris documenté pour le germanisme primitif ; admiration pour Rome ; Mythus de Rosenberg illisible et désavoué |
| Le régime était secrètement dirigé par des homosexuels | Réponse hostile de 1928 ; exécution de Röhm (1934) ; édit du Führer du 15 novembre 1941 (peine de mort dans la SS) |
| Les homosexuels furent épargnés, voire favorisés | \~100 000 enquêtés, \~50 000 condamnés, 5 000–15 000 déportés ; \~60 % de mortalité au triangle rose |
| La persécution ne visait que les "efféminés" | L’édit de 1941 frappe l’élite SS "virile" elle-même ; aucune distinction de ce genre dans le paragraphe 175 |
Annexe D — Pièces à conviction, sources primaires
Les textes ci-dessous sont des documents d’époque (programme, presse de parti, circulaires, décrets), tombés dans le domaine public. On les donne dans leur langue d’origine, suivis d’une traduction. Leur lecture directe vaut mieux que tout commentaire.
"Die Partei als solche vertritt den Standpunkt eines positiven Christentums, ohne sich konfessionell an ein bestimmtes Bekenntnis zu binden."
"Le parti, comme tel, défend la position d’un christianisme positif, sans s’attacher confessionnellement à une dénomination particulière."
Programme du NSDAP, article 24 — 24 février 1920 (jamais révisé jusqu’en 1945)"Wer auch nur an gleichgeschlechtliche Liebe denkt, ist unser Feind."
"Quiconque ne fait que penser à l’amour homosexuel est notre ennemi."
Réponse du NSDAP au questionnaire du WhK de Hirschfeld — Völkischer Beobachter, 14 mai 1928"Nationalsozialistische und christliche Auffassungen sind unvereinbar."
"Conceptions national-socialiste et chrétienne sont inconciliables."
Circulaire confidentielle de Martin Bormann aux Gauleiter — 6 juin 1941 (note interne, jamais publiée, retirée de la circulation)"Les anciens Germains avaient une procédure simple, ils les noyaient dans les marais." Le mot allemand est Sumpf, marécage tourbeux. Au diagnostic ("un à deux millions d’homosexuels", "notre peuple est perdu") succède un programme, peine capitale, castration, camp.
Heinrich Himmler, discours aux SS-Gruppenführer, Bad Tölz — 18 février 1937 (Geheimreden, éd. Smith & Peterson)"Ein Angehöriger der SS und Polizei, der mit einem anderen Mann Unzucht treibt […], wird mit dem Tode bestraft."
"Tout membre de la SS et de la police qui commet la débauche avec un autre homme […] sera puni de mort."
Édit du Führer sur la pureté de la SS et de la police — 15 novembre 1941 (Bundesarchiv, film 2782/AN 2741216)Contre "quiconque élève la race, ou le peuple, ou l’État […] au-dessus de leur valeur ordinaire jusqu’à les diviniser d’un culte idolâtre" : l’encyclique, rédigée en allemand et non en latin, est lue en chaire dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne le dimanche des Rameaux 1937.
Pie XI, encyclique Mit brennender Sorge — 14 mars 1937Appareil — Notes et références
- Richard Steigmann-Gall, The Holy Reich. Nazi Conceptions of Christianity, 1919–1945, Cambridge, Cambridge University Press, 2003. ↩
- Voir le dossier critique du Journal of Contemporary History, vol. 42, no 1 (janvier 2007), introduit par Richard J. Evans, avec les contributions de Stanley Stowers, Doris L. Bergen, Manfred Gailus, Ernst Piper et Irving Hexham, et la réponse de Steigmann-Gall dans le numéro d’avril 2007. ↩
- Steigmann-Gall, The Holy Reich, op. cit., chap. 1–2 et conclusion. L’auteur y soutient que la matrice du "christianisme positif" fut une réalité doctrinale et non un simple paravent, et que l’hostilité antichrétienne, là où elle existe, vise les confessions et le clergé, non le christianisme comme tel. ↩
- Journal of Contemporary History, vol. 42, no 1, 2007 : R. J. Evans, "Nazism, Christianity and Political Religion: A Debate", p. 5–7 ; S. Stowers, p. 9–24 ; D. L. Bergen, "Nazism and Christianity: Partners and Rivals?", p. 25–33 ; M. Gailus, "A Strange Obsession with Nazi Christianity", p. 35–46 ; E. Piper, p. 47–57 ; I. Hexham, "Inventing “Paganists”" ; réponse de Steigmann-Gall, ibid., vol. 42, no 2, 2007, p. 185–211. ↩
- Piper, art. cité : le national-socialisme "ne voulait tolérer à long terme aucune sorte de religion", toute religion représentant une concurrence à son monopole idéologique. C’est dire que l’horizon prêté au régime par ses critiques est un horizon de déchristianisation par étatisation totalitaire, non de paganisme. ↩
- Hexham, "Inventing “Paganists”", art. cité, analyse le roman de Goebbels Michael (1929) pour en dégager la structure antichrétienne, et soutient que le Mythus de Rosenberg pesa davantage que Steigmann-Gall ne l’admet. On y reviendra au 1.5 : antichrétien ne veut pas dire païen. ↩
- Programm der NSDAP, art. 24, 24 février 1920. Le texte intégral est reproduit dans la plupart des recueils documentaires ; voir J. Noakes & G. Pridham (éd.), Nazism 1919–1945. A Documentary Reader, Exeter, University of Exeter Press, t. I, doc. 5. ↩
- Adolf Hitler, Mein Kampf, t. I, chap. 11. Sur l’usage suivi par Hitler du registre providentiel et christique dans la rhétorique publique, voir Ian Kershaw, Hitler. 1889–1936 : Hubris, Londres, Allen Lane, 1998, et le "mythe Hitler" tel qu’analysé dans The "Hitler Myth". Image and Reality in the Third Reich, Oxford, Clarendon Press, 1987. ↩
- Discours d’Adolf Hitler au Reichstag, 23 mars 1933 (débat sur l’Ermächtigungsgesetz). Le passage est cité et analysé dans Klaus Scholder, The Churches and the Third Reich, Philadelphie, Fortress Press, 1988, t. I. ↩
- Sur la genèse et la portée du Reichskonkordat du 20 juillet 1933, voir Scholder, The Churches and the Third Reich, op. cit., t. I, et la mise au point de John Cornwell ainsi que les travaux de Hubert Wolf à partir des archives vaticanes ouvertes. Le traité demeure en vigueur : la République fédérale en a hérité et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe en a confirmé la validité (arrêt du 26 mars 1957, Konkordatsurteil). ↩
- Pie XI, Mit brennender Sorge, 14 mars 1937. Fait inédit pour un texte pontifical, l’encyclique est rédigée en allemand et non en latin, précisément pour être comprise de tous les fidèles ; elle condamne nommément la divinisation de la race, du peuple et de l’État, et l’élévation des valeurs terrestres au rang d’absolu. Voir Scholder, op. cit., t. II. ↩
- Recensement du Reich, 17 mai 1939 ; chiffres : 54 % protestants, \~40 % catholiques, 3,5 % gottgläubig, 1,5 % sans confession, 0,4 % juifs. Voir Richard J. Evans, The Third Reich in Power, Londres, Allen Lane, 2005, p. 220 sq. ; et l’entrée "gottgläubig" chez Steigmann-Gall. Précision importante : la case gottgläubig n’était nullement païenne ; elle regroupait des déistes ayant rompu avec les confessions, non des fidèles de Wotan. La Glaubensbewegung néo-païenne de Hauer (voir 1.4) n’y avait pas même de rubrique propre. ↩
- Sur l’aumônerie militaire (Wehrmachtseelsorge), voir Doris Bergen (dir.), The Sword of the Lord. Military Chaplains from the First to the Twenty-First Century, Notre Dame, 2004 ; et la synthèse de manfred Messerschmidt sur l’armée et l’idéologie. ↩
- Sur les Kreuzerlasse et leur retrait sous la pression populaire (Oldenburg 1936, Bavière 1941), voir Ian Kershaw, Popular Opinion and Political Dissent in the Third Reich. Bavaria 1933–1945, Oxford, Clarendon Press, 1983 ; et Nicholas Stargardt, The German War. A Nation Under Arms, 1939–1945, Londres, Bodley Head, 2015. ↩
- Sur l’univers occulto-germanique de Himmler, voir Peter Longerich, Heinrich Himmler. Biographie, Munich, Siedler, 2008 ; et, pour la Welteislehre et l’Ahnenerbe, Heather Pringle, The Master Plan. Himmler’s Scholars and the Holocaust, New York, Hyperion, 2006. ↩
- Albert Speer, Erinnerungen, Berlin, Propyläen, 1969. Les mémoires de Speer doivent être maniées avec la prudence critique d’usage ; l’épisode est toutefois recoupé par d’autres témoins du cercle intime (Linge, von Below) et concorde avec le mépris constant de Hitler, attesté par ailleurs, pour le germanisme primitif et l’admiration pour Rome. ↩
- Sur l’admiration de Hitler et du régime pour l’Antiquité gréco-romaine — et non pour le passé germanique —, voir Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, Paris, PUF, 2008, ouvrage décisif qui établit que la référence prestigieuse du régime fut Athènes et surtout Rome, non Wotan. ↩
- Le mépris de Goebbels et de Hitler pour le Mythus est un lieu commun de la littérature ; voir Ernst Piper, Alfred Rosenberg. Hitlers Chefideologe, Munich, Blessing, 2005, biographie de référence qui documente l’isolement croissant de Rosenberg et son sentiment d’être tenu pour quantité négligeable. ↩
- Sur Wiligut/Weisthor, voir Nicholas Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism. Secret Aryan Cults and Their Influence on Nazi Ideology, Londres, I.B. Tauris, 1985 (rééd. 2004), chap. 11. ↩
- Martin Bormann, circulaire confidentielle aux Gauleiter, 6 juin 1941, "Verhältnis von Nationalsozialismus und Christentum". Texte dans German History in Documents and Images (German Historical Institute, Washington), doc. 5134 ; et dans Noakes & Pridham, op. cit., t. II. Rosenberg note dans son journal (7 septembre 1941) que la circulaire "compile divers propos du Führer" tenus lors des conversations de table. ↩
- Sur la fiabilité, fragile mais non nulle, des Tischgespräche (Hitler’s Table Talk), voir la mise en garde philologique de Mikael Nilsson, Hitler Redux, Londres, Routledge, 2021 ; l’anticléricalisme privé de Hitler y est néanmoins une donnée constante, distincte de toute adhésion au paganisme germanique, qu’il y raille au même titre que le christianisme. ↩
- C’est très exactement la lecture de Stéphane François, L’occultisme nazi. Entre mythologie et histoire, Paris, CNRS Éditions, 2020, pour qui "l’occulte n’a joué aucun rôle dans la structure du IIIe Reich ni dans son idéologie", et de Steigmann-Gall lui-même, qui distingue l’anticléricalisme (réel) du néo-paganisme (marginal). Voir aussi Ian Kershaw et Richard Evans, pour qui le projet de long terme d’une partie des dirigeants était une dé-confessionnalisation au profit du parti, non un culte de Wotan. ↩
- Sur le contexte du vol de Hess et son exploitation par Bormann, voir Longerich, Himmler, op. cit. ; et, pour l’anthroposophie sous le régime, l’étude majeure de Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism. Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era, Leyde, Brill, 2014. ↩
- Instruction de Bormann à Heydrich, juin 1941, citée par la littérature ; voir Staudenmaier, op. cit., et l’article de synthèse de la Humanistischer Pressedienst sur l’Aktion Heß. L’opération frappa astrologues, théosophes, anthroposophes (Société anthroposophique et Christengemeinschaft), spirites, mazdéens et Christian Science. ↩
- Sur les Deutsche Christen, voir Doris Bergen, Twisted Cross. The German Christian Movement in the Third Reich, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1996 ; sur l’ensemble du Kirchenkampf, Scholder, op. cit. ↩
- Klaus Scholder, op. cit., t. II. Le contraste avec la persécution antireligieuse stalinienne — milliers de prêtres orthodoxes fusillés, dizaines de milliers d’églises fermées ou démolies dans les années 1930 — est sans commune mesure. ↩
- Sur le Pfarrerblock de Dachau et la prépondérance des prêtres polonais, voir Guillaume Zeller, La Baraque des prêtres. Dachau, 1938–1945, Paris, Tallandier, 2015. ↩
- Sur les sermons de Galen et l’arrêt officiel de l’Aktion T4 le 24 août 1941, voir Kershaw, Hitler. 1936–1945 : Nemesis, Londres, Allen Lane, 2000 ; Galen fut béatifié par l’Église catholique en 2005. ↩
- Sur Wewelsburg, le projet SS et le camp de Niederhagen, voir le catalogue scientifique du mémorial : Kirsten John-Stucke et al. (dir.), Wewelsburg 1933–1945. Kult- und Terrorstätte der SS, Paderborn, 2015. Le terme "Schwarze Sonne" (Soleil noir) appliqué à la mosaïque du sol n’apparaît dans aucun document de l’époque nazie ; il a été forgé à la fin des années 1980 dans les milieux ésotéristes anglo-saxons. ↩
- Heather Pringle, The Master Plan, op. cit. L’Ahnenerbe y apparaît comme une "marotte" coûteuse de Himmler, périphérique à la machine de pouvoir et financièrement insignifiante à l’échelle du Reich. ↩
- Pour les ordres de grandeur, voir Rüdiger Lautmann, "The Pink Triangle. The Persecution of Homosexual Males in Concentration Camps in Nazi Germany", Journal of Homosexuality, vol. 6, 1980-1981 ; Burkhard Jellonnek, Homosexuelle unter dem Hakenkreuz, Paderborn, Schöningh, 1990 ; et la synthèse de Richard Plant, The Pink Triangle. The Nazi War Against Homosexuals, New York, Henry Holt, 1986. ↩
- La formule ("Wer auch nur an gleichgeschlechtliche Liebe denkt, ist unser Feind") figure dans la réponse du NSDAP, publiée dans le Völkischer Beobachter du 14 mai 1928, au questionnaire du Wissenschaftlich-humanitäres Komitee de Magnus Hirschfeld. Voir Laurie Marhoefer, Sex and the Weimar Republic. German Homosexual Emancipation and the Rise of the Nazis, Toronto, University of Toronto Press, 2015, p. 151-152. ↩
- Marhoefer, op. cit., montre l’existence d’un courant homophile "de droite", masculiniste et antiféministe, espérant un temps composer avec le nationalisme ; elle établit aussi qu’il fut marginal, contredit par la ligne officielle, et balayé par la persécution dès 1933. Voir aussi infra, 3.4, sur Hans Blüher. ↩
- Sur l’opération Kolibri (Nuit des Longs Couteaux), voir Richard J. Evans, The Third Reich in Power, Londres, Allen Lane, 2005, et Ian Kershaw, Hitler. 1889–1936 : Hubris, op. cit. Le bilan oscille, selon les estimations, entre 85 et plus de 200 victimes. ↩
- Sur la réforme du paragraphe 175 (28 juin 1935, en vigueur le 1er septembre 1935) et l’introduction du paragraphe 175a, voir le dossier documentaire de Günter Grau (dir.), Homosexualität in der NS-Zeit. Dokumente einer Diskriminierung und Verfolgung, Francfort, Fischer, 2004. ↩
- Sur la Reichszentrale (décret de Himmler, octobre 1936) et son rôle : dès 1940, le fichier comptait quelque 41 000 noms. Premier directeur : le SS-Sturmbannführer Josef Meisinger, pendu à Varsovie en 1947. ↩
- Heinrich Himmler, discours aux SS-Gruppenführer, Bad Tölz, 18 février 1937, dans Bradley F. Smith & Agnes F. Peterson (éd.), Heinrich Himmler. Geheimreden 1933 bis 1945, Berlin, Propyläen, 1974. Voir l’analyse de Geoffrey J. Giles, "The Denial of Homosexuality. Same-Sex Incidents in Himmler’s SS and Police", Journal of the History of Sexuality, vol. 11, 2002. ↩
- Tacite, Germania, XII, évoque les corpores infames précipités sous une claie dans la fange des tourbières ; Himmler en fait, devant ses Gruppenführer, le programme moral implicite de la SS. Le mot allemand est Sumpf, marécage tourbeux. Sur l’intention exterminatrice, voir le témoignage de Felix Kersten et l’analyse de Giles, art. cité. ↩
- Erlass des Führers über die Reinhaltung von SS und Polizei, Führerhauptquartier, 15 novembre 1941. Texte original : "Ein Angehöriger der SS und Polizei, der mit einem anderen Mann Unzucht treibt oder sich von ihm zur Unzucht mißbrauchen läßt, wird mit dem Tode bestraft." Source : Bundesarchiv, film 2782/AN 2741216 ; reproduit dans Grau (dir.), Homosexualität in der NS-Zeit, op. cit., p. 244, et dans German History in Documents and Images, doc. 1508. ↩
- Lautmann, "The Pink Triangle", art. cité : sur l’échantillon analysé, environ 60 % des porteurs du triangle rose périrent, contre 41 % des détenus politiques ; statut social le plus bas, travaux les plus durs, survie moindre à la libération. ↩
- Heinz Heger (Josef Kohout), Die Männer mit dem rosa Winkel, Hambourg, Merlin, 1972 (trad. fr. Persona, 1981) ; Pierre Seel, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Paris, Calmann-Lévy, 1994. ↩
- La Cour constitutionnelle fédérale confirma en 1957 la conformité du paragraphe 175 dans sa version durcie ; entre 1949 et 1969, la RFA prononça environ 50 000 condamnations supplémentaires. Le Bundestag n’annula les condamnations nazies qu’en 2002, et les condamnations d’après-guerre qu’en 2017 (StrRehaHomG), assorties d’une indemnisation. Voir infra, conclusion. ↩
- Sur la culture homosexuelle de Weimar et l’Institut, voir Robert Beachy, Gay Berlin. Birthplace of a Modern Identity, New York, Knopf, 2014 ; et Manfred Herzer, Magnus Hirschfeld, Francfort, Suhrkamp, 1992. ↩
- Sur l’autodafé du 10 mai 1933 et le bûcher consacré à Hirschfeld, voir l’étude de Léon Poliakov sur les bûchers nazis et les travaux récents sur la Bücherverbrennung ; l’écrivain Erich Kästner, présent, vit brûler ses propres livres et décrivit la tête du buste fracassé de Hirschfeld brandie au-dessus de la foule. ↩
- Sur le Münchener Post, son combat contre le NSDAP et les procès Röhm, voir Ron Rosenbaum, Explaining Hitler, New York, Random House, 1998, chap. 2 ("The Poison Kitchen"). ↩
- Harry Oosterhuis, "The “Jews” of the Antifascist Left. Homosexuality and Socialist Resistance to Nazism", Journal of Homosexuality, vol. 29, 1995. L’auteur y montre comment la gauche antifasciste, en faisant de l’homosexualité de Röhm une arme de discrédit, a légitimé l’usage politique du paragraphe 175 qu’elle prétendait par ailleurs abolir. ↩
- Sur Münzenberg, voir Babette Gross, Willi Münzenberg. Eine politische Biographie, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1967 ; Stephen Koch, Double Lives. Stalin, Willi Münzenberg and the Seduction of the Intellectuals, New York, Free Press, 1994 ; et Sean McMeekin, The Red Millionaire. A Political Biography of Willi Münzenberg, New Haven, Yale University Press, 2003. ↩
- Arthur Koestler, The Invisible Writing, Londres, Hamish Hamilton, 1954 : l’auteur, qui collabora à l’apparat, y reconnaît le caractère largement fabriqué des "preuves" réunies dans l’urgence de la riposte propagandiste. ↩
- Sur le Braunbuch et sa diffusion, voir Anson Rabinbach, "Staging Antifascism. The Brown Book of the Reichstag Fire and Hitler Terror", New German Critique, no 103, 2008. ↩
- Fritz Tobias, Der Reichstagsbrand. Legende und Wirklichkeit, Rastatt, Grote, 1962 ; thèse confirmée par Hans Mommsen, "Der Reichstagsbrand und seine politischen Folgen", Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 1964, et par Rabinbach, art. cité. ↩
- Gross, op. cit. ; Koch, Double Lives, op. cit. L’hypothèse de l’assassinat soviétique est, à défaut de preuve matérielle, la plus largement retenue. ↩
- Louis Pauwels & Jacques Bergier, Le Matin des magiciens. Introduction au réalisme fantastique, Paris, Gallimard, 1960. Le verdict des historiens est unanime : l’ouvrage relève de la fantaisie, non de l’histoire. ↩
- Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism, op. cit., appendice E : l’auteur y distingue l’histoire des racines ariosophiques marginales du völkisch autrichien, qu’il étudie, de la fantasmagorie populaire du "nazisme occulte", qu’il récuse. ↩
- Stéphane François, L’occultisme nazi. Entre mythologie et histoire, Paris, CNRS Éditions, 2020. ↩
- Scott Lively & Kevin Abrams, The Pink Swastika. Homosexuality in the Nazi Party, Keizer (Oregon), Founders Publishing Corporation, 1995 (cinq éditions jusqu’en 2002). L’Internet History Sourcebook de l’université Fordham y consacre une notice sans appel : aucun historien sérieux ne prend l’ouvrage au sérieux. ↩
- Andrew Wackerfuss, Stormtrooper Families. Homosexuality and Community in the Early Nazi Movement, New York, Harrington Park Press, 2015. ↩
- Sur le rôle de Lively en Ouganda et le procès qui s’ensuivit, voir les comptes rendus du Southern Poverty Law Center, du Center for Constitutional Rights et de Human Rights Watch (juin 2017). ↩
- Sexual Minorities Uganda v. Scott Lively, U.S. District Court, District of Massachusetts (Springfield), memorandum and order du juge Michael A. Ponsor, 5 juin 2017. Le juge y écrit notamment que le défendeur "a aidé et encouragé une campagne vicieuse et effrayante de répression contre les personnes LGBTI en Ouganda" et que "cette bigoterie de fou pourrait être balayée comme pathétique, n’était le mal terrible qu’elle peut causer". ↩
Sources — Bibliographie
Sur le mythe du néo-paganisme
- Richard Steigmann-Gall, The Holy Reich. Nazi Conceptions of Christianity, 1919–1945, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
- Journal of Contemporary History, vol. 42, nos 1 et 2, 2007 (dossier critique : Evans, Stowers, Bergen, Gailus, Piper, Hexham ; réponse de Steigmann-Gall).
- Nicholas Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism. Secret Aryan Cults and Their Influence on Nazi Ideology, Londres, I.B. Tauris, 1985 (rééd. 2004), notamment l’appendice E.
- Stéphane François, L’occultisme nazi. Entre mythologie et histoire, Paris, CNRS Éditions, 2020.
- Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism. Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era, Leyde, Brill, 2014.
- Heather Pringle, The Master Plan. Himmler’s Scholars and the Holocaust, New York, Hyperion, 2006.
- Doris Bergen, Twisted Cross. The German Christian Movement in the Third Reich, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1996.
- Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, Paris, PUF, 2008 ; La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.
- Klaus Scholder, The Churches and the Third Reich, 2 vol., Philadelphie, Fortress Press, 1987-1988.
- Ernst Piper, Alfred Rosenberg. Hitlers Chefideologe, Munich, Blessing, 2005.
- Peter Longerich, Heinrich Himmler. Biographie, Munich, Siedler, 2008.
- Guillaume Zeller, La Baraque des prêtres. Dachau, 1938–1945, Paris, Tallandier, 2015.
- Albert Speer, Erinnerungen, Berlin, Propyläen, 1969.
- Bradley F. Smith & Agnes F. Peterson (éd.), Heinrich Himmler. Geheimreden 1933 bis 1945, Berlin, Propyläen, 1974.
Sur le mythe de l’homosexualité du IIIe Reich
- Rüdiger Lautmann, “The Pink Triangle. The Persecution of Homosexual Males in Concentration Camps in Nazi Germany”, Journal of Homosexuality, vol. 6, 1980-1981.
- Geoffrey J. Giles, “The Denial of Homosexuality. Same-Sex Incidents in Himmler’s SS and Police”, Journal of the History of Sexuality, vol. 11, 2002.
- Burkhard Jellonnek, Homosexuelle unter dem Hakenkreuz. Die Verfolgung von Homosexuellen im Dritten Reich, Paderborn, Schöningh, 1990.
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Synthèses et ouvrages de référence
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- J. Noakes & G. Pridham (éd.), Nazism 1919–1945. A Documentary Reader, Exeter, University of Exeter Press.
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- German History in Documents and Images (German Historical Institute, Washington), sources documentaires en ligne.