“Je ne puis vouloir cette messe nouvelle, ce nouveau sacerdoce, ces nouvelles séminaires, ces nouvelles universités, cette nouvelle Église que l’on nous propose, à nous qui voulons rester catholiques.” — Mgr Marcel Lefebvre

Avant d’examiner chacune des questions qui nous sont posées, l’homosexualité, le rôle des femmes dans l’Église, le célibat sacerdotal, la bioéthique, le libéralisme, il faut poser le cadre sans lequel ces questions demeurent inintelligibles dans leur unité. Car c’est bien d’une unité qu’il s’agit : ces cinq sujets constituent cinq manifestations d’une seule et même crise, la plus profonde que l’Église ait traversée depuis l’arianisme, et peut-être plus profonde encore, puisque l’arianisme était une hérésie identifiable, condamnable, et condamnée, tandis que la crise présente a cette particularité terrifiante de procéder de l’intérieur même de l’autorité ecclésiastique, de se draper dans le langage du magistère et de se réclamer d’un concile œcuménique.

Ce concile est le second concile du Vatican, ouvert en 1962 par Jean XXIII et clos en 1965 par Paul VI. Certes, les Pères conciliaires n’ont sans doute pas voulu explicitement détruire l’Église, du moins pas tous, et pas consciemment. Il reste qu’en ouvrant les fenêtres au monde, selon la métaphore funeste de Jean XXIII, ils ont laissé entrer dans le sanctuaire les fumées auxquelles Paul VI lui-même fera allusion quelques années plus tard, reconnaissant que “par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu”. La constitution pastorale Gaudium et Spes, en particulier, a opéré un renversement copernicien dans l’attitude de l’Église vis-à-vis du monde : au lieu de le juger, elle l’écoute ; au lieu de le convertir, elle dialogue ; au lieu de lui opposer la vérité intégrale, elle cherche des “semences du Verbe” dans ses erreurs. Le résultat, soixante ans plus tard, est sous nos yeux : une Église qui ne sait plus ce qu’elle enseigne, qui hésite devant ses propres dogmes, qui mendie l’approbation de ceux qu’elle devrait instruire, et qui, sur chacun des cinq sujets que nous allons traiter, semble n’avoir d’autre ambition que de rattraper son retard sur le siècle.

Nous ne rattraperons pas ce retard. Nous le revendiquons. Car ce retard est la fidélité même.

I. De l’homosexualité et de la prétention à reconnaître les couples de même sexe

L’enseignement de l’Église sur l’homosexualité procède de la loi naturelle elle-même, et à ce titre il excède le rang d’une position disciplinaire susceptible d’évoluer avec les mœurs. Il tire sa force de la raison humaine la découvre dans l’ordre de la création et telle que la Révélation la confirme et l’éclaire. L’acte conjugal possède une double finalité, inscrite dans la structure même du corps humain et dans la complémentarité des sexes : la procréation et l’union des époux. Ces deux fins sont inséparables, comme l’enseigne Humanæ Vitæ de Paul VI, l’une des rares interventions post-conciliaires qui maintient intégralement la doctrine traditionnelle, et qui fut d’ailleurs violemment combattue par les progressistes qui y virent un scandaleux retour en arrière.

L’acte homosexuel contrevient à ces deux fins simultanément. Il est stérile par nature — stérilité essentielle, irréductible à l’infertilité accidentelle qui peut affecter l’acte conjugal d’époux âgés ou infertiles. Il substitue à l’union complémentaire de l’homme et de la femme la juxtaposition de deux identiques — juxtaposition qui relève du redoublement, jamais de l’union. Saint Thomas d’Aquin, dans la Summa Theologica (IIa-IIae, q. 154, a. 11-12), classe la sodomie parmi les vices contre nature — vitia contra naturam — et la range au-dessous même de la fornication simple, parce que celle-ci respecte au moins la structure naturelle de l’acte, tandis que la sodomie la viole dans son principe.

L’Écriture est sans ambiguïté. La Genèse fonde l’union conjugale dans la dualité sexuelle : “Homme et femme il les créa” (Gn 1, 27), et “l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair” (Gn 2, 24). Le récit de Sodome (Gn 19) illustre la réponse divine à l’institutionnalisation de la perversion. Saint Paul, dans l’Épître aux Romains (1, 26-27), décrit les relations homosexuelles comme la conséquence visible de l’éloignement de Dieu : les hommes ont échangé la gloire du Dieu incorruptible contre des idoles, et pour cela Dieu les a livrés à des passions déshonorantes.

La Tradition est unanime. Des Pères apostoliques (la Didachè, la Lettre de Barnabé) aux Pères de l’Église (saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Grégoire le Grand), en passant par tous les conciles et tous les docteurs, la condamnation est constante, universelle et sans nuance. Il n’existe pas un seul auteur catholique de poids, dans toute l’histoire bimillénaire de l’Église, qui ait approuvé ou excusé les actes homosexuels. Prétendre aujourd’hui que l’Église pourrait “évoluer” sur ce point, c’est prétendre que la totalité de la Tradition s’est trompée, ce qui revient à nier l’assistance du Saint-Esprit promise à l’Église par le Christ lui-même, ce qui est une hérésie.

Or, que voyons-nous depuis Vatican II ? Un glissement progressif, d’abord imperceptible, puis de plus en plus manifeste, de la doctrine à la “pastorale”. Le péché, sans être nié ouvertement, se trouve noyé dans un brouillard de “miséricorde”, d‘“accompagnement”, de “discernement au cas par cas” qui, en pratique, revient à le taire. La déclaration Fiducia Supplicans de décembre 2023, autorisant les bénédictions de couples homosexuels sous certaines conditions, représente le point culminant de cette entreprise de dissolution : on prétend bénir les personnes tout en laissant le péché de côté. Distinction sophistique qui eût fait sourire un scolastique de second ordre.

II. Du rôle des femmes dans l’Église

La question de l’ordination des femmes a été tranchée de manière définitive par Jean-Paul II dans la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (1994) : “L’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes, et cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église.” Cette déclaration engage l’infaillibilité ordinaire du magistère. Elle est irréformable.

Le fondement en est simple et radical : Le Christ, dans sa sagesse souveraine et dans sa liberté absolue, a choisi douze apôtres, et ces douze étaient des hommes. Lui qui brisait les conventions en parlant à la Samaritaine, en défendant la femme adultère, en accueillant Marie-Madeleine, ne pouvait être prisonnier des préjugés de son temps ; son choix procède d’une raison plus profonde : le sacerdoce ministériel est une representatio Christi, une configuration au Christ-Tête, et le Christ s’est incarné en homme. Le prêtre, à l’autel, agit in persona Christi capitis : c’est le Christ lui-même qui, par le ministère du prêtre, offre le sacrifice.

La Vierge Marie est la preuve la plus éclatante de cette vérité. Elle est la plus haute de toutes les créatures, supérieure en dignité à tous les apôtres, à tous les papes, à tous les saints réunis, et pourtant elle n’a pas été prêtre. L’esprit égalitariste, qui confond dignité et fonction, y voit un paradoxe. Le regard catholique y reconnaît au contraire une évidence : la maternité spirituelle de Marie surpasse le sacerdoce ministériel de Pierre, de même que l’amour surpasse le pouvoir.

Les discussions actuelles sur le diaconat féminin procèdent de la même logique de grignotage que celle qui a conduit à Fiducia Supplicans. On présente le diaconat comme une étape distincte du sacerdoce, donc ouvrable aux femmes sans toucher au dogme. C’est méconnaître que le diaconat est le premier degré du sacrement de l’ordre, et qu’ouvrir la porte au diaconat féminin, c’est engager la logique qui conduira inévitablement à réclamer le sacerdoce. L’expérience des communautés protestantes est ici instructive : partout où l’on a ordonné des femmes diacres, puis pasteurs, puis évêques, le résultat a été un effondrement : effondrement de la fréquentation, effondrement de la doctrine, effondrement de l’identité.

III. Du célibat sacerdotal

Le célibat ecclésiastique, pour la tradition latine, excède de loin le rang d’un simple règlement disciplinaire que l’autorité compétente pourrait abroger d’un trait de plume. Il est le fruit d’un développement organique, enraciné dans l’Évangile même. Le Christ a vécu dans le célibat et la virginité. Il a dit : “Il y a des eunuques qui se sont rendus tels eux-mêmes à cause du Royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne” (Mt 19, 12). Saint Paul a enseigné la supériorité de la virginité sur le mariage : “Celui qui n’est pas marié a souci des affaires du Seigneur. Celui qui s’est marié a souci des affaires du monde, et il est partagé” (1 Co 7, 32-34).

Le prêtre célibataire est un signe eschatologique. Par son renoncement au mariage, il anticipe le Royaume où “on ne prend ni femme ni mari” (Mt 22, 30). Il manifeste la primauté de l’éternel sur le temporel, du divin sur l’humain, du sacrifice sur la jouissance. Sa chasteté constitue une participation réelle au mystère du Christ-Époux qui se donne tout entier à l’Église-Épouse.

L’argument selon lequel l’abolition du célibat résoudrait la crise des vocations est à la fois empiriquement faux et théologiquement pervers. Empiriquement faux, parce que les communautés protestantes qui ont aboli le célibat pastoral n’ont pas plus de vocations, elles en ont considérablement moins. Théologiquement pervers, parce qu’il revient à dire que l’Église devrait abaisser ses exigences pour attirer plus de candidats, ce qui est exactement la logique du marché appliquée au sanctuaire.

IV. De la bioéthique moderne : IVG, PMA, euthanasie

L’avortement, la procréation médicalement assistée et l’euthanasie forment un triptyque dont la cohérence est rarement perçue. Or, ces trois pratiques procèdent d’un même principe : la prétention de l’homme à disposer souverainement de la vie humaine, de son commencement, de sa transmission et de sa fin. Ce principe a un nom en théologie : c’est l’orgueil originel, le non serviam de Lucifer transposé dans le domaine de la bioéthique. “Vous serez comme des dieux” (Gn 3, 5) : la promesse du serpent se réalise dans le laboratoire et dans la clinique.

L’Église enseigne, de manière constante et infaillible, que la vie humaine est sacrée dès la conception. Le Didachè, le plus ancien texte catéchétique chrétien, prescrit déjà : “Tu ne tueras pas l’enfant par avortement, tu ne tueras pas l’enfant nouveau-né.” L’avortement est donc un homicide, quelle que soit la rhétorique du “choix” dont on l’enveloppe. Les soixante millions d’avortements annuels pratiqués dans le monde constituent, objectivement, le plus grand massacre de l’histoire humaine, un massacre permanent, silencieux, légal, célébré comme un droit et financé par les États.

Que l’Église post-conciliaire ait progressivement renoncé à combattre ce massacre avec l’intransigeance requise est l’un des signes les plus accablants de sa défaillance. Le pape François, en déclarant que l’Église s’était trop “obsédée” par les questions d’avortement, de contraception et d’homosexualité, a proféré l’une des paroles les plus stupéfiantes jamais sorties de la bouche d’un successeur de Pierre. Comme si l’on pouvait être “trop obsédé” par le meurtre des innocents.

L’euthanasie ferme le triptyque en appliquant à la fin de la vie la même logique d’autonomie absolue qu’à son commencement. L’Église enseigne que la vie est un don de Dieu dont l’homme est le gardien, jamais le propriétaire. La souffrance, loin d’être un mal absolu à éliminer à tout prix, est un mystère qui peut être offert en union avec la Passion du Christ et devenir ainsi une source de grâce et de rédemption. L’euthanasie est, en son fond, un acte d’athéisme pratique : elle nie que la vie ait un sens qui dépasse la volonté individuelle.

V. Du libéralisme comme hérésie

De tous les sujets que nous traitons ici, le libéralisme est à la fois le plus fondamental et le moins compris. Car le libéralisme, comme l’a montré Donoso Cortés, constitue en réalité une théologie implicite, une théologie de la liberté humaine érigée en absolu, c’est-à-dire détachée de la vérité et de la loi divine.

Le magistère pontifical a condamné le libéralisme avec une constance et une vigueur qui ne laissent place à aucune ambiguïté, du moins jusqu’à Vatican II. Grégoire XVI, dans Mirari Vos (1832), condamne la liberté de conscience comme un “délire”. Pie IX, dans le Syllabus (1864), condamne la proposition selon laquelle “le Pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne”. Léon XIII, dans Libertas (1888), distingue soigneusement la liberté vraie de la liberté libérale. Saint Pie X, dans Pascendi (1907), condamne le modernisme comme “le rendez-vous de toutes les hérésies”.

C’est ici que Vatican II opère la rupture la plus grave avec la Tradition. La déclaration Dignitatis Humanæ (1965) sur la liberté religieuse affirme que “la personne humaine a droit à la liberté religieuse”. Cette formulation, prise à la lettre, contredit directement l’enseignement de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII. Elle pose la liberté de conscience comme un droit naturel antérieur à la vérité, alors que toute la tradition enseigne exactement l’inverse : la conscience n’a de droits que dans la mesure où elle est ordonnée à la vérité.

Il faut comprendre que le libéralisme constitue la matrice de toutes les erreurs que nous avons examinées. L’acceptation de l’homosexualité procède du droit libéral à l’autodétermination sexuelle. La revendication de l’ordination des femmes procède de l’égalitarisme libéral. La contestation du célibat procède de la primauté libérale du bien-être individuel sur le sacrifice. L’avortement, la PMA et l’euthanasie procèdent de l’autonomie libérale érigée en principe absolu. Tout se tient, et tout procède de la même racine.

C’est pourquoi la lutte contre le libéralisme relève de la théologie, de la vie spirituelle, de la métaphysique. C’est le combat de l’Église contre le monde au sens johannique. “Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous” (Jn 15, 18). Cette parole du Christ vaut comme critère de discernement. L’Église qui est aimée du monde est une Église qui a trahi son Seigneur. L’Église qui est haïe du monde est une Église qui fait son devoir.

Je n’ai aucune illusion sur la portée immédiate de ces lignes. Le monde ne les entendra pas. La majorité des catholiques les jugera “extrémistes”. La hiérarchie ecclésiastique elle-même les désapprouverait. Nous le savons. Mais la vérité se mesure à sa conformité avec l’enseignement constant de l’Église, avec l’Écriture, avec la Tradition, avec la raison droite éclairée par la foi.

Nous demandons la constance, rien que la constance. Le sacerdoce est masculin, le mariage est entre l’homme et la femme, le célibat est le trésor de l’Église latine, la vie est sacrée de la conception à la mort naturelle, et la liberté n’a de sens que dans l’obéissance à la vérité. Ces propositions ne sont pas négociables, parce qu’elles ne nous appartiennent pas : elles appartiennent au dépôt de la foi que nous avons reçu et que nous devons transmettre intact.

Saint Athanase, au IVe siècle, s’est trouvé seul ou presque contre la quasi-totalité de l’épiscopat arien. On lui disait : “Le monde entier est contre toi, Athanase !” Il répondait : “Alors, Athanase est contre le monde entier.” Athanasius contra mundum. C’est ma devise. Par fidélité, uniquement par fidélité. Par amour de Celui qui a créé le monde, qui l’a racheté, et qui seul peut le sauver, à condition qu’on ne falsifie pas Son message pour plaire à ceux qui le refusent.

“Il faut que règne le Christ.” (1 Co 15, 25)